Liban

Le sel de l’identité

En toute liberté
Fady NOUN | OLJ
25/07/2018

La Knesset israélienne vient d’adopter une loi controversée définissant Israël comme « État juif » ou encore « foyer national du peuple juif » où l’arabe cesse d’être langue officielle (et où les députés arabes seront des députés de seconde classe). Le texte accorde notamment une « valeur nationale » au développement de communautés juives et à la transformation d’Israël en forteresse.

Les patriarches orientaux, Béchara Raï en tête, ont vigoureusement dénoncé cette dérive nationaliste et discriminatoire d’une autre époque. Mais en fait, bien plus qu’une erreur politique, il y a là un terrible enfermement idéologique annonciateur de violences. 

Presque le même jour, comme en contrepoint, l’agence du Vatican rapportait des propos tenus par le président de la conférence épiscopale allemande, le cardinal Reinhard Marx, dans une interview à Die Zeit. Il y affirmait que le nationalisme « n’est pas une option pour les chrétiens ». L’entretien portait sur l’immigration, et l’évêque soulignait en particulier : « En tant que chrétiens, nous sommes à la fois patriotes et citoyens du monde (…). L’Europe ne doit pas devenir une forteresse. »

Dans ses propos, le cardinal Marx se réfère à une constante de la doctrine chrétienne clairement exprimée dans un écrit anonyme du IIe siècle, la Lettre à Diognète. « Les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les coutumes (…). Ils sont dans la chair, mais ils ne vivent pas selon la chair. Ils se conforment aux usages du monde pour les vêtements, la nourriture et le reste de l’existence, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur manière de vivre ; ils passent leur vie sur terre, mais ils sont citoyens du ciel (…). Ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde », dit notamment le texte cité.


Nuance
Ces propositions entrent en contradiction totale avec le vote de la Knesset, mais une nuance utile doit y être apportée. Il y a peu, le mufti Abdellatif Deriane était cité affirmant qu’« un Moyen-Orient sans les chrétiens ne serait pas le Moyen-Orient ». Mais de quels chrétiens parle le mufti ? Il est établi en effet qu’il y a, dans toute Église, la part de l’Église et celle de l’identité communautaire; l’identité spirituelle et l’identité grégaire. Et elles ne se superposent pas. 

 « Voilà un véritable israélite, un homme sans artifice », dit Jésus parlant de l’apôtre Nathanaël, dans l’Évangile selon saint Jean. Ce qui fait de ce disciple « un véritable israélite », c’est qu’il est « sans artifice ». Car ailleurs, Jésus n’est pas tendre pour les israélites. « Produisez donc des fruits dignes de la repentance, et ne vous mettez pas à dire en vous-mêmes : Nous avons pour père Abraham ! Car je vous déclare que de ces pierres, Dieu peut susciter des enfants à Abraham. » 

La règle appliquée aux israélites s’applique tout aussi bien aux syriaques, aux maronites, aux chaldéens, aux orthodoxes ou aux latins. Dieu peut, pour ainsi dire, en susciter des pierres du chemin. Mais des syriaques, des maronites, des chaldéens, des orthodoxes, des latins selon son cœur, des chrétiens « véritables », c’est plus rare. C’est probablement de ces chrétiens que parle le mufti.

Ces chrétiens « véritables » sont, comme le rapportent les Évangiles dans la bouche de Jésus, « le sel de la terre ». Ils donnent de la saveur aux sociétés où ils se trouvent. Et le sel, on le sait, n’est pas fait pour saler le sel, mais la nourriture. Nous ne sommes pas faits pour rester entre nous, pour vivre en autarcie. Nous sommes des êtres-pour-les-autres. 

Dans l’avion qui le transportait, en 2010, à Fatima, s’adressant aux journalistes qui l’accompagnaient, le pape Benoît XVI, terrifié par le scandale de la pédophilie au sein du clergé, déclarait que « la plus grande persécution contre l’Église ne vient pas d’ennemis extérieurs mais naît du péché de l’Église (…), les souffrances viennent de l’intérieur de l’Église, du péché qui existe dans l’Église ». 

Mais le péché de l’Église ne commence pas avec la pédophilie. Il commence quand l’Église se dégrade en intérêts communautaires, et quand le prêtre de Jésus-Christ cesse d’être un être-pour-les-autres et se transforme en fonctionnaire du culte.

Pour nous autres, chrétiens orientaux, le discours de victimisation est facile à tenir en raison de ce que nous avons subi; mais il nous est fondamental de rester conscients que, de victimes, nous pouvons nous transformer en bourreaux (pour nous-mêmes et pour les autres), quand la communauté choisit le repli communautaire, la ruse et la violence et/ou quand la vocation se dégrade en carrière et la passion de servir en rigidité cléricale, quand l’homme de Dieu commence à rechercher les honneurs et l’argent, à devenir manipulateur et hypocrite.

Bien entendu, il est de notre droit de nous défendre. Mais la clé de notre renaissance, après et malgré les dévastations des dernières décennies et des siècles accumulés, réside surtout dans la manière de relever le défi intérieur. Sinon, en Orient ou en Occident, le risque est grand de nous voir survivre un temps, ecclésialement et culturellement, avant de fondre et de disparaître : en Orient par délitement démographique ou contagion relativiste ; en Occident par dissolution dans des sociétés où l’exode et la mort nous seront donnés non par le sabre, mais par les manuels scolaires.

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Marionet

Superbe appel à l'ouverture d'esprit et la générosité d'âme mais j'ai buté sur la dernière phrase: que veut dire FN par "où l'exode et la mort nous seront donnés non par le sabre mais par les manuels scolaires"?

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