Liban

Le mufti et le pape

En toute liberté
Fady NOUN | OLJ
20/07/2018

« Le Moyen-Orient n’existera plus si l’exode des chrétiens continue », a déclaré, lors d’une cérémonie de remise de diplômes à 350 étudiants des Makassed islamiques (c’est la saison), le mufti de la République, cheikh Abdellatif Derian. La phrase répond comme un écho à une vérité réaffirmée il y a deux semaines par le pape François à la réunion œcuménique informelle de Bari (Italie) : « Le Moyen-Orient sans les chrétiens ne sera plus le Moyen-Orient. »
« Nous vivons avec des chrétiens dans le même pays, nous partageons avec eux l’air et le pain quotidien, nous avons le même destin : notre avenir sera ensemble ou il ne sera pas », a déclaré, lors de la cérémonie, le chef spirituel officiel de la communauté sunnite au Liban, dont les propos ont été avidement repris par des agences d’information catholiques. À ses yeux, « les attaques contre les chrétiens sont un crime commis contre toute la population ». Le mot crime n’est certainement pas utilisé par hasard par le mufti.
Au cours de la cérémonie, qui s’est tenue en présence d’officiels, cheikh Abdellatif Derian a invité les élèves à rester au Liban. Les écoles non étatiques au Liban traversent une crise, a-t-il noté au passage, tout en exprimant son assurance que les écoles islamiques « continueront à éduquer les nouvelles générations sur les principes sains de la citoyenneté, de l’amour de l’identité arabe et du sens de la fraternité humaine universelle ».
Élu en août 2014, Abdellatif Derian (65 ans) est connu pour être un homme de dialogue et de paix. Dès ses premiers discours après son élection, il a critiqué les affrontements entre chiites et sunnites qui ont fortement contribué à la déstabilisation du Moyen-Orient, et condamné les attaques contre les Églises et communautés chrétiennes qui ont ravagé la Syrie et l’Irak.

Audace
Applaudissant aux propos du mufti, l’évêque maronite de France, Maroun-Nasser Gemayel, a rendu hommage à « l’audace spirituelle » de cheikh Deriane. « C’est plus que du courage, a-t-il dit, c’est de l’audace spirituelle. Avec une telle affirmation, le mufti s’inscrit dans l’esprit et le prolongement de l’Exhortation apostolique Une espérance pour le Liban de saint Jean-Paul II (1997), qui nous invite à “construire ensemble” le Moyen-Orient. » « Cette vérité, enchaîne l’évêque, il faut la crier haut et fort. Elle contredit, elle dément toute la guerre qui a sévi dans cette région avec le groupe État islamique ces dernières années. C’est cela l’islam que nous connaissons ; c’est le courant musulman qui doit être visible de façon éclatante, le courant qui rassure et fait sentir aux chrétiens qu’ils sont considérés avoir leur place dans le projet de leurs compatriotes musulmans et dans leur pensée même. Des affirmations pareilles doivent être criées haut et fort. Car au-delà des assurances qu’elles apportent, elles font souffler un vent d’espérance. »
« Vivant dans une même région, ayant connu dans leur histoire des heures de gloire et des heures de détresse, chrétiens et musulmans du Moyen-Orient sont appelés à construire ensemble un avenir de convivialité et de collaboration, en vue du développement humain et moral de leurs peuples », dit le passage cité de mémoire par Mgr Gemayel (93). L’évêque maronite de France est bien placé pour savoir l’importance de l’exode des chrétiens d’Orient vers l’Europe occidentale au cours des dernières années, en particulier la France, étant en outre visiteur apostolique des pays d’Europe s’exprimant en langues latines. Certains évêques considèrent que plus de la moitié des chrétiens d’Irak et de Syrie ont quitté ces pays en raison des guerres qui y sévissent depuis 2011 et de la montée de l’intolérance religieuse.
Et Mgr Nasser Gemayel d’ajouter : « Il faut que cette voix retentisse partout et fasse tache d’huile. Il faut qu’elle devienne la voix de la rue musulmane, la voix de tous. Nous entrerons alors dans une logique de paix et de vivre-ensemble. J’en appelle même à la formation d’un nouveau parti, celui du vivre-ensemble, celui qui affirmerait que ce vivre-ensemble est un acquis irréversible et que la guerre est derrière nous. »

Subtil
C’est subtil. Comme ne cesse de l’écrire mon confrère Élie Fayad dans ce journal, le Liban n’est pas gouverné par la Constitution, mais par le consensus, un nom d’emprunt du « pacte national » originel, qui est à l’intersection du politique et du religieux. La Constitution, ce sont les règles du jeu. Les politiques en sont les pions. Le consensus, c’est le jeu. Les religieux (avec les laïcs) en sont les gardiens. Ou, pour utiliser une autre image, le rapport entre le consensus et la Constitution, c’est le rapport entre l’esprit et la lettre, le consensus étant l’esprit qui anime la lettre de la Constitution et lui donne sa valeur normative. Le préambule de la Constitution l’assure, d’ailleurs, qui bannit comme illégitime tout ce qui contredit ce pacte de vie commune. Définir le consensus prendrait du temps. Par contre, nous avons dans la convivialité islamo-chrétienne dont parlent le mufti, le pape et l’évêque maronite de France sa composante essentielle, ou encore sa « substantifique moelle », le principe moteur de ce qu’il est au Liban et pourrait être pour tout le Moyen-Orient. Un Moyen-Orient condamné à disparaître si les chrétiens continuent de le fuir, comme mettent en garde le mufti et le pape.

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COURBAN Antoine

Le mufti Deryan exprime le point de vue du sunnite libanais d'abord, c'est à dire d'un musulman qui ne s'est jamais considéré comme "communautaire". Le sunnite du Levant ne se perçoit pas comme membre d'une communauté confessionnelle. C'est pourquoi il s'est toujours distingué par son sens de l'Etat même si ce dernier n'est pas superposable, dans son esprit, au concept de l'Etat moderne ou de l'Etat-nation. La "cité" musulmane est une cité qui abrite plusieurs "nations".
C'est probablement à une telle vision que le mufti Deryan fait allusion et c'est tant mieux.
Aujourd’hui, malheureusement, les sunnites du Levant deviennent, eux aussi, "communautaires", "sectaires" et "confessionnels". Ils ont été contaminés par le fléau identitaire qui sévit chez les groupes religieux de l'Orient; qui déferle sur le monde et qui a déjà asphyxié le Levant et ses peuples depuis le début de la crise syrienne, avec ses multiples retombées. Par son discours, le mufti Deryan rappelle donc à ses propres ouailles de ne pas oublier leurs valeurs traditionnelles.
On ne peut que saluer un tel discours, non de tolérance mais de fidélité à une certaine compréhension de l'espace public "pluriel" dans la pensée musulmane.

Le Faucon Pèlerin

Le mufti de la République, cheikh Abdellatif Derian, est un véritable mufti de la République libanaise.
Avec tous mes hommages. Rien à ajouter.

gaby sioufi

NOUS AURIONS BIEN VOULU QUE BEAUCOUP PLUS de sages tels que le Mufti de la republique se declarent etre du meme avis ....
tant au Liban qu'a travers le monde musulman.

nous en excluons bien sur les voix des politiciens que nous ne voulons point entendre a ce propos.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LE MUFTI DERIAN UN HOMME SAGE !

George Khoury

rendez nous nos terrains spolies alors

de Tinguy Corinne

Un beau discours de tolérance, de paix et de courage de la part du mufti. Mais il serait préférable que de telles voix s'élèvent plus nombreuses chez les musulmans et que les actes suivent...

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