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Culture

Parce que Tripoli sait, aussi, embrasser l’art...

Événement

« Le meilleur travail pour l’architecte, c’est le monumental, c’est de laisser un espace pour l’imagination », disait Oscar Niemeyer. Cinquante-six ans après son passage au Liban, la Foire internationale de Tripoli, le Beyrouth Musée d’art (BEMA) et la plateforme curatoriale Studiocur/Art honorent sa mémoire, et créent du beau dans du majestueux avec « Cycles of Collapsing Progress » (Cycles de progrès et d’effondrement)*.

Danny MALLAT | OLJ
24/09/2018

Pour avoir été le créateur avant-gardiste de la capitale Brasilia, cité futuriste et moderne du Brésil, Oscar Niemeyer, que l’on surnommait « l’architecte de la sensualité », demeure inconditionnellement la figure emblématique de son pays. Celui que le Brésil considérait comme l’un de ses plus grands génies est décédé en 2012 à l’âge de 104 ans, laissant comme héritage plus de 600 projets partout dans le monde, parmi eux le siège de l’ONU à New York. Aux angles droits, l’architecte préférait la flexibilité des lignes courbes, celles qui donnaient de la légèreté et de l’élévation à ses constructions. Oscar Niemeyer travaillait le béton avec une dextérité et un savoir inédits, réalisant de véritables prouesses techniques. À l’âge de 55 ans, il débarque à Beyrouth : c’est 1962, l’âge d’or du Liban, et Fouad Chéhab est président de la République depuis l’automne 1958. Le projet de construction d’une grande foire internationale à Tripoli, la Foire Rachid Karamé, s’inscrit alors dans une stratégie fondée sur la planification économique et le souci d’un développement équilibré entre les différentes régions du pays. Oscar Niemeyer s’engage à réaliser sa première œuvre à l’étranger, hors continent américain – une réalisation qui constitue le projet phare de cette nouvelle politique libanaise.

Supposé être une foire internationale permanente pour concurrencer les grandes villes de la région comme Damas ou Bagdad et construit dans le but de générer un trafic de touristes et d’autochtones, c’était un projet de grande envergure dans lequel le gouvernement Chéhab avait beaucoup investi, mais qui n’a jamais pu être achevé pour diverses raisons politiques et économiques. Chaque édifice crée par Niemeyer au sein de cette foire portait une histoire sur le Liban, et un musée de l’espace devait y trouver sa place.

Aujourd’hui, quelques décennies plus tard, la Foire internationale Rachid Karamé, faisant écho à la citadelle de Tripoli (où se déroule également l’exposition), reprennent vie pour accueillir des artistes libanais reconnus et d’autres venus du Mexique, le tout sous le haut patronage du ministère de la Culture et de l’Unesco à Beyrouth, avec la collaboration du BEMA (Beyrouth Musée d’art) et en partenariat avec Studiocur/art et de sa fondatrice Karina el-Helou. Au total, 18 projets comprenant 8 œuvres commissionnées spécialement pour l’occasion.

Le BEMA soutient l’exposition dans le cadre des résidences pour artistes initiées depuis plusieurs mois en attendant d’ouvrir les portes du musée. Son but ultime est de décentraliser l’art et de le mettre à la portée des Libanais de tout le Liban sans devoir nécessairement se déplacer vers la capitale, qui regorge d’activités culturelles.


(Lire aussi : La Foire internationale de Tripoli va-t-elle ressusciter ?)


Cycles

Et pourquoi ne pas se souvenir que Tripoli n’est pas qu’un des bastions de l’islamisme au Liban, qu’elle n’est pas que ville à problèmes (économiques, sociétaux, communautaires...), et qu’elle a tout pour renaître et éclairer de nouveau un pays et même une région ?

Pourquoi, donc, Tripoli ? Karina el-Helou, curatrice du projet, insiste sur le fait que les villes ont toujours un message à transmettre grâce à leurs multiples couches historiques. « Elles sont des lieux de recherches et d’apport culturel en soi, et Tripoli fait partie de ces villes qui se sont tues très longtemps et à qui il est temps de donner la parole », affirme-t-elle d’emblée. Selon elle, Tripoli, « qui a cru en une utopie moderniste et un positivisme grandissant, celui des années 60, est aujourd’hui teintée de nostalgie et de déceptions. La ville n’est plus qu’une illusion gagnée par le progrès, celui qui a poussé les hommes à détruire leur planète, à surexploiter certains lieux et à en abandonner d’autres ».

Deux lieux laissés à l’abandon, la Foire internationale et la citadelle de Tripoli, sont mis en dialogue à travers l’art contemporain. L’exposition s’est penchée sur le thème du collapse, d’où son titre Cycles of Collapsing Progress* (Cycles de progrès et d’effondrement) et incite la curatrice à examiner cette équation en se posant la question : « Pourquoi les civilisations déclinent et s’effondrent avant de de renaître ailleurs, comme dans un système de cycles ? » Voilà le point commun entre le Mexique et la ville de Tripoli qui ont toutes deux subi, à différents degrés et de diverses manières, les méfaits de la globalisation. La Foire internationale de Tripoli est longtemps restée inaccessible au public et le but de la démarche, malgré un choc culturel possible, est de faire que cette forteresse protégée depuis si longtemps puisse vibrer à nouveau de toutes ses forces.


Modernisme et capitalisme

Une œuvre sera placée en plein air, le reste occupera tous les espaces conçus par l’architecte brésilien : le dôme, le théâtre expérimental, le théâtre extérieur et le pavillon libanais. Zad Moultaka s’inspire du mythe aztèque qui croyait en l’existence de cinq soleils et investit le dôme en y suspendant plus de mille mètres de cordes. Lamia Joreige propose une œuvre sonore, Jalal Toufic se penche sur les liens entre la nature et l’homme. Quant aux artistes mexicains très engagés qui ont subi les dommages du collapse avec la disparition de la civilisation Maya, ils confronteront les artistes libanais dans une étude comparative de leurs œuvres en proposant un choix de matériaux très différents. « Leur courant, parce que subjectif, apporte quelque chose de nouveau. Il est intéressant de relever que le peuple mexicain a vécu une histoire similaire à celle du Liban dans les années 60 avec l’avènement du modernisme qui ne tardera pas à décliner avant de replonger dans un capitalisme sauvage », juge Karina el-Hélou. « Ces artistes vivent pour leur passion dans une société qui n’apprécie pas l’art et ne comprend pas son rôle essentiel », assène-t-elle encore.

Voilà un événement ambitieux et assez intense, qui s’accompagnera, en parallèle, d’une série de conférences et autres ateliers dans les universités. Reste à voir si le résultat est à la hauteur de ces ambitions : L’Orient-Le Jour ira en visite cette semaine et en rapportera quelques coups de cœur – ou de griffes.

*Cycles of Collapsing Progress

Jusqu’au 23 octobre 2018

Foire internationale de Tripoli et citadelle de Tripoli


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Stes David

"le point commun entre le Mexique et la ville de Tripoli" - je pense qu'il y a une "diaspora" libanaise-syrienne en Amerique du Sud, je pense par exemple a Carlos Slim (Salim) son pere Youssef Salim aurait ete de la Syrie je pense et il y a plein d'autres gens d'origine syrienne-libanaise en Mexique. Aussi a Tripoli et les environs (Akkar) il y a pas mal de libanais qui parlent espagnol, je pense c'est un fenomene partout au Liban de gens de la diaspora (amerique latine) qui maitrisent l'espagnol ... Bon en tous cas, bonne initiative et bonne chance a cette exposition !

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