Nos Lecteurs ont la Parole

Je ne suis pas nostalgique, mais...

Nabil R. ASMAR
OLJ
09/10/2018

À l’instant où vous êtes en train de me lire « en ligne », chers lecteurs, ma mère, ma tante, mes oncles, mes grands cousins et la plupart des lecteurs de leur génération (sauf ceux qui sont passés au digital) sont en train de me lire sur leur authentique et traditionnel journal en papier. Ma mère, toute fière, est en train de me lire sur sa plate-forme imprimée. Chaque matin en la regardant se préparer, on dirait qu’elle sort pour rendre visite ou qu’elle va faire ses courses, alors qu’en fait elle ne sort que pour aller acheter son quotidien de chez le libraire d’en bas, tout fier d’être un des rares du quartier à avoir le fameux journal en langue française de Madame Asmar.

Je me souviens du temps où on attendait toute la semaine pour que mon père ramène La Revue du Liban, Magazine, Paris Match et autres journaux et revues… Chacun de nous avait ses intérêts. Moi, par exemple, je me donnais le plaisir de lire les pages humoristiques avant de dormir…

La télé était en noir et blanc, et les seuls canaux disponibles étaient le canal 5, le canal 7 et le canal 9 pour les francophones. Souvenez-vous, durant la guerre, même la télé officielle était divisée en 2, l’une émettant de Tallet el-Khayyat et l’autre de Hazmieh… En ce temps-là on attendait d’une semaine à l’autre, 3achra 3abid zghar, Woody Woodpecker, Laurel and Hardy, Abou Melhem et plus tard Grendizer, Sindibad (ceux-là on les a connus en noir et blanc et en couleurs), et autres Allo Hayati, el-Denieh Heik, Abou Salim, et al-mou3allima wal oustaz. Là c’était dejà en couleurs ! Et quel passage ! Alors là, on était en admiration devant ce poste technologique qui nous montrait la couleur des décors et les habits des acteurs…

Ensuite, débarquait le cinéma à domicile, la vidéocassette VHS (Betamax n’a pas survécu longtemps). Ce fut la révolution. Avoir le luxe de regarder chez soi, Jaws, ET, Tarzan… et prendre une pause à notre guise, sinon faire marche arrière aux scènes ratées le temps d’une tartine…

Je me souviens du tourne-disque sur lequel on jouait Jethro Tull et sa fameuse flûte traversière et Sardou qui chantait ses femmes des années 80… La boîte à gants de la luxueuse américaine de mon père était remplie de « Cartrige Tapes » de Dalida, Joe Dassin, Aznavour et Demis Roussos qui accompagnaient nos promenades sur les longues routes montagneuses, là ou on passait nos étés, au village, sur nos vélos, patins à roulettes, et marches au clair de lune, afin de fuir pour quelque temps les atrocités de la guerre… Le téléphone était mécanique ; on attendait des heures pour avoir accès à la ligne et prendre des nouvelles de nos proches qui étaient restés sous les bombardements.

Avant, on prenait nos photos avec nos beaux appareils reflex analogiques ! Après avoir entamé plusieurs pellicules, on allait les déposer au laboratoire et on attendait plusieurs jours le résultat de nos images imprimées, qu’on rangeait méticuleusement dans nos fameux albums photos.

Pour faire un reportage, on allait en équipe de 5, au minimum, avec nos grosses caméras à enregistreur portable U-Matic, et plus tard, avec un lourd matériel Betacam, et un stock de cassettes… Arrivés au montage on passait des nuits entières sur les grandes machines linéaires, avec lesquelles une fondue enchaînée et un slow-motion nécessitaient des prouesses techniques énormes.

Enfin, pour conclure, l’authentique journal en papier de ma mère et les hebdomadaires de mon père se publient dorénavant « en ligne », les 2 canaux en noir et blanc sont multipliés par des milliers satellitaires en couleurs, et la vidéocassette s’appelle dorénavant Netflix. Le téléphone est devenu de la taille de la paume de la main. Le gros matériel est réduit à de petites caméras 2 en 1, et les machines de montage en ordinateur portable. Les photos, les vidéos et les chansons sont mémorisés sur une minuscule carte digitale, ou mieux encore sur un nuage virtuel…

Je ne veux pas paraître nostalgique le temps d’un article, mais c’est juste une réflexion. J’espère que vous partagerez avec moi votre opinion : une réflexion sur le pour ou le contre, les avantages et les inconvénients, entre hier et aujourd’hui, entre l’imprimé, la cassette, la pellicule et le monde digital du temps présent…

Des avantages, il y en a bien sûr, mais comparés aux inconvénients, ils me semblent minimes. Des centaines de métiers ont disparu depuis, et des milliers d’artisans se sont retrouvés au chômage…

Je ne veux pas paraître nostalgique, mais en fait si, je le suis…

Réalisateur de programmes de télévision

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Le pont

La nostalgie comme les convictions partisanes équivalent à "l'intelligence à l'arrêt".

Il faut lutter en permanence contre ses deux phénomènes, en sachant à l'avance que ces deux combats ne sont jamais facile à gagner.

Bel article qui fait couler les larmes.

Wlek Sanferlou

Nostalgique? Oui, peut être, un peu...le temps de se rappeler les balades dans une Opel des années 50 siècle dernier où je m'étalais entre le bord des sièges arrières et la vitre du véhicule ou encore gobait l'air frais à travers la vitre du passager...
Par contre, et même si j'y pense avec émotion de mon premier 45 tours, des salut les copains et de la tv en noir et gris, la place des martyrs avec les vendeurs de cacahuètes soudanaises, de la glace de l'Automatique,...je préfère nos joujoux électroniques qui sont pratiques et portables.
Nostalgie et modernisme sont deux phénomènes essentiels l'un a l'autre...l'un n'existerait pas l'autre...

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