L'éditorial de Issa GORAIEB

La gifle

L’éditorial
Issa GORAIEB | OLJ
22/09/2018

Celui qui peut régner sur la rue régnera un jour sur l’État, car toute forme de pouvoir politique et de dictature a ses racines dans la rue : c’est ce que ne craignait pas de prédire Joseph Goebbels, grand prêtre de la propagande hitlérienne, à l’aube de l’irrésistible ascension d’un nazisme fort seulement, à l’époque, de ses milices armées et surentraînées. On a trouvé mieux depuis. Car non seulement on s’empare manu militari de la rue, comme le fit en mai 2008 le Hezbollah, mais on s’approprie désormais, tout aussi cavalièrement, jusqu’au nom des rues. Mieux encore, on ajoute au fait accompli le défi. La provocation. L’affront.

Héros et martyr pour ses camarades du Hezbollah, Moustapha Badreddine, tué en 2016 dans des circonstances obscures en Syrie, jouissait en revanche d’une réputation éminemment sulfureuse. Impliqué, entre autres sanglants exploits, dans les méga-attentats à la bombe de 1983 qui visaient les campements de marines américains et de soldats français à Beyrouth, il est surtout suspecté, par la justice internationale, d’avoir été le cerveau de l’effroyable opération terroriste qui a emporté, en février 2005, l’ancien Premier ministre Rafic Hariri.

C’est pourtant un nom aussi vivement contesté que d’autres cerveaux, à la municipalité de Ghobeyri, ont imaginé d’attribuer à une rue de ce quartier de la banlieue sud de Beyrouth. Sombre ironie, ladite rue n’a d’autre vocation que de mener droit à l’hôpital universitaire Rafic Hariri. Et comme par hasard, ce litigieux baptême intervient au moment où un accablant dossier est développé par l’accusation devant le Tribunal spécial pour le Liban saisi de l’assassinat de Rafic Hariri. Voilà bien ce qui s’appelle remuer méchamment, vicieusement, sadiquement le couteau dans la plaie…

Sur la scandaleuse infamie du procédé, qui a littéralement enflammé la scène politique, tout, ou presque, a été dit. Mais on ne s’est pas assez étonné de la consternante inertie politique et institutionnelle, de la quête d’apaisement à tout prix qui font écho à chacun des coups de force de la milice. Ne jouez pas avec le feu, avertissait Hassan Nasrallah alors que démarraient les audiences finales du tribunal, mettant en garde ainsi contre toute velléité de parier sur les révélations en provenance de La Haye. C’est un extincteur que brandissait aussitôt, en guise de drapeau blanc, le Premier ministre désigné Saad Hariri, en clamant, comme à son habitude, son inaltérable souci de stabilité.

On ne s’est pas assez étonné, surtout, de l’incroyable léthargie du ministre de l’Intérieur. Ce dernier était informé depuis plus d’un an du noble projet urbanistique de la municipalité de Ghobeyri, mais plutôt que de faire des vagues en le rejetant formellement, il a préféré l’ignorer, croyant l’avoir ainsi privé de son blanc-seing. Qui ne dit mot consent aura été la cinglante réponse; et comme tout ce qui touche au fonctionnement de notre très fragmentaire Rrépublique, le débat n’est pas près d’être tranché. Le serait-il d’ailleurs par miracle, comme l’exigent le respect des lois et de la décence nationale, que le litigieux panneau indicateur ne risquerait pas d’être supprimé, sans autre réaction des autorités légales…

Reste à souligner que cet odieux camouflet ne visait pas les seuls héritiers politiques de Rafic Hariri. Il n’atteint pas seulement la mémoire de tous ceux tués en même temps que l’ancien chef du gouvernement ou qui l’ont suivi dans la tombe, victimes des mêmes assassins. L’insulte, c’est au peuple tout entier qu’elle s’adresse, y compris (veut-on croire, car trop c’est trop) au sein même de l’environnement démographique qu’a arraisonné la milice. La gifle, l’auront essuyée tous les citoyens libanais avides de normalité. D’une stabilité qui ne serait pas celle, inviolable celle-là, que l’on trouve dans les cimetières.

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com

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