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La Dernière

IX - Le Maroc, des couleurs à perdre la raison

Destination émotions

C’est le pays des ocres sableux, ocre beige, ocre rouge, ocre vert, et du bleu salé. Un pays de mille et une merveilles avec des paysages magnifiques et un peuple attachant.

Carla Henoud | OLJ
13/09/2018

Le nom de ses villes est déjà le titre d’un conte intemporel et enivrant. Marrakech, la ville rouge, Fès, la blanche, Essaouira, « la cité du vent », ces arrêts, parmi d’autres, constituent un itinéraire parfait pour se familiariser avec les parfums, les saveurs et les émotions qu’offre le Maroc. Un avant-goût de cette envie d’encore plus, qui ne quitte plus le voyageur, reparti avec des poussières d’ange dans les babouches et des infinis dans les yeux. Toutes ces routes, belles, longues, peuplées d’ombres furtives, qui donnent à rêver, mènent à des destinations de tête qui deviennent des arrêts de cœur. Partout, au coin de chaque route ou impasse, chaque village, des regards de gens paisibles, d’enfants heureux, de personnes en attente d’un temps qui semble figé.

Du rouge

Marrakech, sans doute la plus touristique de ces dames de cœur, aux portes du Sahara, est le passage obligé pour tous genres de touristes, même les moins touristes d’entre eux. Surpeuplée, plus d’un million d’habitants, pétrie d’histoire, elle séduit, subjugue ou inspire par ces deux visages. D’abord celui d’une ville « nouvelle », envahie par de nouveaux complexes hôteliers, des terrasses de café, des boutiques de luxe et autres grandes enseignes. Mais il serait dommage de venir jusque-là pour retrouver un air d’Europe. Les « vrais » voyageurs iront à la recherche d’authenticité, d’histoire, et c’est dans la médina qu’ils la trouveront. Ville historique, elle se traverse à pied une fois, puis deux, puis plusieurs. Un peu comme de nombreuses médinas du Maroc. Pour prendre le temps, à chaque détour de ruelle, à chaque impasse, de saisir les parfums, les visages de ce monde qui l’habite. Et de s’imprégner des différents arrêts : les souks, qui ont fait la réputation de Marrakech, et qui lui donnent l’âme d’un voyageur dans le temps. Les vendeurs offrent leur sourire aux inconnus, derrière des babouches suspendues, des souvenirs, des pierres, des encens et des épices multicolores ; les mosquées, à deviner de l’extérieur, car il est interdit aux non-pratiquants d’y entrer. Et principalement la mosquée Koutoubia, construite au XIIe siècle, la plus grande de Marrakech et l’une des plus grandes du monde islamique ; les médersas, et, à leur tête la Médersa Ben Youssef, la plus importante du Maroc, qui fut commandée par le sultan Abdallah al-Ghalib. Sa construction, achevée en 1565, compte 130 chambres qui ont logé plus de 900 élèves ; Le palais de la Bahia, une œuvre architecturale essentielle, construit à la fin du XIXe siècle, même s’il est vide, est impressionnant. Les travaux ont duré plus d’une décennie et se sont achevés avec le grand vizir du sultan Abdelaziz Si Moussa, avant qu’il ne tombe à la fin du XIXe siècle entre les mains d’un esclave noir devenu vizir, Abu Bou Ahmed, qui lui a donné son aspect actuel. Ce palais des mille et une nuits s’étend sur 8 hectares et se compose de 150 chambres donnant sur différentes cours intérieures et jardins. À ne pas rater, pour l’esthétique et les histoires qu’il véhicule car c’était le harem des 4 épouses et des 24 concubines d’Abu Bou Ahmed. À la mort de ce dernier, de nombreuses personnes, y compris ses épouses et le sultan lui-même, auraient pillé chacune des pièces du palais. Fort heureusement, l’impressionnante décoration au plafond a été conservée. Et enfin, l’incontournable place Jemaa el-Fna, la place des Morts, où, de jour comme de nuit, les vendeurs de tout et de rien, les « dresseurs » de singes ou de serpents, envahissent les lieux et accaparent les touristes en les abordant avec insistance. La place, principale artère reliant la ville nouvelle à la vieille ville, qui a son charme et une animation typique, accueille également de grands événements culturels et artistiques : le Festival des arts populaires de Marrakech, le Festival international du film de Marrakech, Arts in Marrakech, le Festival Samaa des musiques sacrées, le Festival de danse contemporaine, ou encore le Sun Festival : festival national des jeunes et de la musique.

Mais Marrakech est enfin et surtout un hommage à Yves Saint Laurent, le lieu où son couple avec Pierre Bergé s’est fait et défait. Une « résidence secondaire », à part Tanger, où le génie du créateur trouvait son inspiration, ses textures, ses couleurs préférées et une réponse à son besoin de sensualité. Pas étonnant donc que le Musée YSL y ait ouvert ses portes, le côté face, côté chaud, de celui de Paris à proximité du jardin Majorelle, acquis par le couple en 1981. Dans ce jardin d’Eden, un des endroits les plus visités du Maroc, le peintre français Jacques Majorelle (1886-1962) a passé 40 ans à dessiner avec délicatesse et passion des compositions parfaitement équilibrées. Un bouquet ponctué d’allées ombragées, d’arbres, de cactus géants et de plantes exotiques, de bassins et de nénuphars, merveilleusement remis à neuf par le paysagiste anglais Madison Cox, que Bergé avait épousé quelques mois avant sa mort. À noter le Musée berbère qui expose la plus grande collection au monde consacrée à ce peuple d’Afrique du Nord, réunie par Yves Saint Laurent et Pierre Bergé, de magnifiques bijoux en argent et en perles de corail ou d’ambre, ainsi que des tenues multicolores qu’on retrouve, magnifiées, dans les collections du couturier. Et aussi une colonne grecque, découverte à Tanger, gardienne de la mémoire des disparus, qui symbolise le mémorial Yves Saint Laurent. Ses cendres ainsi que celles de Pierre Bergé ont été dispersées dans L’Oasis, le jardin privé de la maison du couturier, interdite aux visiteurs. Le musée du couturier, voisin idéal de ce havre de couleurs et de paix et en complète osmose, a ouvert ses portes le 19 octobre 2017. Sur près de 4 000m2 où l’intimité est de rigueur, tout comme l’élégance jamais égalée du couturier, un espace d’exposition permanente de 400 m² présente l’œuvre d’Yves Saint Laurent dans une scénographie de Christophe Martin.

L’espace, conçu par Studio Ko (Olivier Marty et Karl Fournier), réchauffé et rehaussé des couleurs de la ville, celles-là mêmes qui ont inspiré YSL, accueille également une salle d’exposition temporaire, une bibliothèque de recherche rassemblant plus de 5 000 ouvrages, un auditorium de 140 places, une librairie et un café avec terrasse.

Du vert

Fès, qui est avec Rabat, Meknès et Marrakech une des villes impériales du Maroc, respire la beauté, l’élégance et la simplicité. Attachante, séduisante, elle a, tout comme Marrakech, sa vieille ville et sa ville nouvelle, son lot de mosquées, également interdites aux non-musulmans, dont la mosquée Karaouiyne, son lot de palais et de superbes medersas (écoles coraniques), principalement la Medresa Bou Inania, construite au milieu du XIVe siècle. Mais surtout, elle garde presque intacte un visage vieilli mais touchant qui date du XIIe siècle. Entourée de fortifications, traversée de nombreuses portes, cette ville intime, amicale, inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, est la capitale culturelle du Maroc. À découvrir à pied, pour son charme moyenâgeux, ses façades qui cachent des trésors, ce silence qui accompagne le murmure du vent. L’entrée dans la médina se fait par son immense porte de 1913, décorée de faïences bleues et vertes, les couleurs de la ville. À l’intérieur de ce quartier, le musée Bar Batah, ainsi que le palais qui porte le même nom, sont une belle parenthèse dans la balade. Outre ce doux voyage dans le passé, Fés est la ville des tanneurs. Découvrir ces immenses palettes de couleurs des tanneries de Chouarra à partir de la boutique de el-hajj Ali baba, l’une des plus vieilles tanneries du Maroc, est un spectacle impressionnant et magique. Des hommes brusquement minuscules pataugeant dans toutes les teintes d’ocre et de rouge donnent aux cuirs les couleurs du pays. Même l’odeur, pestilentielle, réussit à se faire oublier quelques instants. Ou est-ce la tige de menthe que l’on offre au visiteur, en guise de bienvenue ?

Du bleu

Le bleu, troisième couleur de cette trilogie marocaine, c’est à Essaouira qu’il faut aller le chercher. S’en imprégner totalement, en plongeant son regard dans un horizon à marée basse, au son des mouettes dont les cris deviennent presque des berceuses. Entourée de remparts, dressée face à l’océan, la « cité du vent » qui porte bien son nom, a été (re)conçue au XVIIIe siècle par un architecte français, Théodore Cornut. Derrière ses hautes murailles se cache la médina, inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco. Et se multiplient des ruelles tortueuses, ponctuées de portes bleues, de murs bleus, de boutiques d’artisans où l’on trouve de très belles céramiques, poterie, bijoux, lampes en fer forgé, sacs et babouches en cuir, tapis de laine et d’objets en bois de thuya, la grande spécialité de la ville étant l’ébénisterie et la marqueterie. Un paysage de cartes postales auquel viennent s’ajouter des galeries d’art, des souks aux poissons, aux fruits et aux épices, timidement cachés sous des arcades. Sans oublier la fameuse huile d’argan, aujourd’hui très à la mode et prisée par les touristes du monde entier. Cette ville au goût de sel possède le troisième port sardinier du Maroc. On y accède en passant sous l’arche de la porte de la Marine (qui date de 1769), au sud-ouest de la médina. La vue à partir de la Sqala du port, une plate-forme d’artillerie datant du XVIIIe siècle, à 360 degrés sur les grosses vagues, la marée qui se soulève au gré de la journée, le sable fin et les plages de Moulay Bouzerktoun et de Sidi Kaouki sont saisissants. Les journées à Essaouira s’écoulent lentement, au gré du vent, secouées quelques fois par trois grands festivals annuels : en avril le Printemps musical des alizés. En octobre, les Andalousies atlantiques célèbrent le métissage entre les cultures arabo-andalouses et judéo-marocaines. Et en juin, le Festival Gnaoua et Musiques du monde. Sinon, des concerts locaux, informels, ont lieu dans les cafés ou les riad. Notamment à Taros, le café branché de la vaste place Moulay Hassan, où il fait bon prendre l’apéro en oubliant le temps, les saisons, et ce monde qui va mal. Ce premier voyage au Maroc, prémices d’une belle histoire d’amour, attend la suite. Pour, encore une fois, parce que l’on est pas vraiment rassasiés, s’endormir dans les riad des images plein la tête, et s’offrir d’inoubliables réveils.

Ce n’est pas un carnet de voyages dans le sens exact du terme : il n’y a pas d’adresses, pas de numéros de rues ou de noms d’établissements. C’est plutôt un carnet d’émotions, une invitation au voyage à travers cinq sens, exacerbés, irrités, mais heureux. Et une constante : l’envie, irrépressible, de revenir. Régulièrement, « L’Orient-Le Jour » vous emmène, sans visa et sans ceinture de sécurité...


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