Un défilé de mode inattendu qui a eu lieu le 25 juin à The Grandhouse Dékouané et où absolument rien n’était neuf. Photo Photo Anhal Rahmé fournie par Doora
Dernière semaine de juin, un jeudi soir, à The Grandhouse Dékouané, un défilé de mode où rien, absolument rien, n’était neuf. Tout l’art était dans la relecture stylistique de vêtements d’occasion. Vingt-cinq silhouettes issues de huit friperies du pays convoquées pour l’occasion, ont été recréées par cinq stylistes : Éric Ritter, Lea Hajj & Sirine Kobeissi, Rana Baghdai et Yasmina Karam. Doora (le mot signifie « cercle » en arabe), vient de lancer au Liban le premier défilé entièrement dédié à la seconde main au Moyen-Orient. L’idée du podium circulaire, on l’aura compris, n’était pas qu’un effet de style mais la métaphore même du projet, cette conviction que la mode tourne en boucle et qu’il vaut peut-être mieux apprendre à danser avec le cercle plutôt que de courir après la mode de masse et subir l’obsolescence programmée. Et voilà que la nouveauté n’est plus là où on la cherche.

Derrière l’application Doora, une jeune femme, Andrea Tegho, Libano-Canadienne, formée à la dure école du luxe parisien, qui raconte avoir quitté Paris avec la sensation d’avoir trop longtemps entendu parler de durabilité sans jamais la voir vraiment pratiquée. Retour à Beyrouth, donc, pari risqué s’il en est. Est-il possible de monter une start-up au Liban ? C’est pourtant le pays où se cultive le mieux l’art ancestral de faire circuler ce qu’on possède, de le raccommoder, de le transmettre, de ne rien jeter parce qu’on ne sait jamais quand les choses reviennent à la mode, quand elles feront à nouveau briller les yeux d’une cousine, d’une nièce, d’une petite-fille.
« From Closet to Closet », d’une armoire à l’autre. C’est le thème de la collection. On y entend, si l’on veut, un écho biblique (de la poussière à la poussière). Mais elle est ici promesse de résurrection légère : le vêtement ne meurt pas. Son histoire continue sur d’autres épaules, dans d’autres vies. Sur le podium, les mannequins entraient et sortaient par deux portes, chaque silhouette jouant les superpositions surprenantes et l’évidence des réminiscences. À l’heure où le monde entier s’inquiète, un peu tard, de ses propres décharges textiles, il n’est pas indifférent que ce soit précisément ici, dans un Beyrouth habitué à faire du neuf avec du vieux par nécessité autant que par élégance, que l’on invente une manière désirable et glamour de ne rien gaspiller.
Sans frais de vente, les revenus restant intégralement aux vendeurs, Doora mise sur une application qui gère aussi la livraison et les paiements. L’ambition, à terme, annonce Andrea Tegho, est de s’étendre à toute la région. Le pari est que la seconde main cesse d’être un pis-aller pour devenir un choix, une esthétique. Que le vintage, longtemps affaire de connaisseurs ou de fauchés, glisse enfin vers le désirable pour tous.
De la soirée reste l’image de robes et de pièces déjà vécues, remises en scène sous les projecteurs, rajeunies par le regard qu’on leur porte à nouveau.


