Destination émotions

VII. Pékin, couleur sang, couleur passion

Ce n'est pas un carnet de voyage dans le sens exact du terme : il n'y a pas d'adresses, pas de numéros de rues ou de noms d'établissements. C'est plutôt un carnet d'émotions, une invitation au voyage à travers cinq sens, exacerbés, irrités, mais heureux. Et une constante : l'envie, irrépressible, de revenir. Régulièrement, « L'Orient-Le Jour » vous emmène, sans visa et sans ceinture de sécurité...

La Porte céleste, place Tian’anmen, sous le regard bienveillant de « Chairman Mao ».

« Laissez donc dormir la Chine, car lorsque la Chine s'éveillera le monde entier tremblera. » C'est Napoléon Bonaparte qui aurait prononcé cette phrase en 1816, reclus à Sainte-Hélène, après avoir lu La relation du voyage en Chine et en Tartarie de lord George Macartney, premier ambassadeur du roi d'Angleterre en Chine à l'époque. Le politicien et écrivain français Alain Peyrefitte la récupère et en fait le sujet de son livre éponyme et tout aussi prémonitoire, paru en 1973.

L'empire du Milieu, car il se considérait comme le centre de la civilisation et le centre du monde, a connu des dynasties, des empereurs, des grands dirigeants. Silencieux autant que secret, faisant encore aujourd'hui trembler le monde, il fascine et s'impose, tant par son histoire, sa place sur l'échiquier international, son pouvoir actuel, son passé chargé et son présent ambigu. Étrange cohabitation qui se sent, se ressent, s'observe dans chacune de ses villes principales imbibées d'une gloire d'antan, rafraîchies par un surprenant vent de modernité qui décoiffe même les grandes capitales internationales...

Cité impériale, cité du peuple, aussi, Pékin est une première destination idéale pour s'imprégner, essayer de saisir, de comprendre toutes les facettes de cet univers teinté de rouge. Cette couleur passion, couleur sang, couleur politique aussi, est sans doute la première vision, l'impression immédiate qui s'en dégage. Au détour des ruelles, des rues anciennes, des places mythiques, des nouveaux quartiers artistiques. Autour des temples, à l'aube, sur la place Tian'anmen, lorsque le drapeau, également rouge, se dresse fièrement sur les habitants, cette couleur puissante impose sa présence, avec une palette de tonalités et de significations différentes. Ville de 30 millions d'habitants, Pékin abrite des âmes mêlant pauvres et (nouveaux) riches, jeunes et très vieux. Âmes renfermées dans des rituels, des secrets, des souffrances, des souvenirs, des traditions et de nouvelles perspectives qui roulent en voiture, à vélo, en mobylette électrique. Qui sillonnent les 6 « rings » composant Beijing, boulevards périphériques, plus importants en fonction de leur proximité du centre.

 

Confusion des sentiments
16 808 km2 de distances à parcourir pour rejoindre, en parfait touriste venu d'une autre planète, les incontournables sites historiques, mais aussi les larges avenues commerciales où le capitalisme est roi. La confusion de sentiments et de repères est immédiate, dépaysante, nécessaire, agréable. Envolés les clichés en noir et blanc d'une Chine recluse et vieillissante. Beijing, littéralement « capitale du Nord », s'ouvre aux étrangers, même si dans sa propre langue, son propre vocabulaire et ses codes parfois difficiles à apprivoiser. Elle s'ouvre sans s'abandonner, sans livrer ses secrets ni son âme, mais en offrant ses trésors aux autres cultures, venues se frotter à la sienne. Et lorsque, caméra au poing, le visiteur débarque sur la place Tian'anmen, petite virgule perdue dans une masse hétéroclite, majoritairement locale, il ne peut que se laisser emporter par la foule, s'arrêter devant le mausolée du Grand Timonier, se souvenir de l'inoubliable image d'un jeune homme bravant un char en 1989.

Avant de traverser cette Porte céleste sous le regard du « Chairman Mao » qui (sur)veille encore la bonne marche de la République de Chine. Et d'atterrir à la sublime Cité interdite – ainsi nommée car y entrer sans autorisation se faisait au risque de sa vie. Au cœur de ce qui apparaît comme l'un des plus beaux témoignages de l'architecture chinoise ancienne. La magnifique et grandiose résidence de 14 empereurs Ming et 10 empereurs Qing, tous les bâtiments qui l'entourent, décrivent à leur manière élégante et très visuelle une partie de l'histoire de cette civilisation, mais aussi les intrigues, les scandales, les excès et les drames qui s'y sont déroulés et qui ont inspiré de nombreuses œuvres littéraires et cinématographiques. Ce rendez-vous avec un passé si lointain, cette impression de grandeur se ressent à nouveau dans le palais d'été, au détour de ses jardins, ses temples et ses ponts disposés autour du lac Kunming où la cour impériale se rendait pour échapper à la chaleur des étés pékinois. Et enfin au temple du Ciel (Tiantan), un nom et une invitation à s'élever vers le ciel, justement, en priant, dans un cadre idéal, pour obtenir de bonnes moissons.

 

Contrastes inattendus
Mais Pékin, ce n'est pas que ça. Elle ne se limite pas, non plus, aux Fake Market, Silk Market, Pearl Market créés pour des touristes naïfs. Ce qui fait le charme de cette ville, un charme impressionnant et intense, ce sont sans doute tous les visages d'une Chine caméléon qui s'y superposent et en composent l'image actuelle. Les parfums de richesse qui se dégagent du shopping area de Xidan, se mêlant un peu plus loin aux odeurs des Hutongs. Rues ancestrales coupées du temps – certaines datent de neuf siècles – et qui abritent une population pauvre vivant encore modestement et « à l'ancienne », en mangeant, buvant ou jouant au mah-jong (les échecs chinois) sur ses trottoirs.

Ce sont aussi les quartiers plus récents, le 798 art district, à Dashanzi, où, dès la fin des années 1990, de jeunes artistes locaux ont investi les lieux et transformé une usine, bâtie en 1950, en galeries d'art. Aujourd'hui, la scène artistique, les jeunes branchés s'y retrouvent et insufflent un nouveau vent de fraîcheur à la ville.
C'est enfin une impressionnante architecture moderne qui s'élève et déchire le ciel de Pékin et toutes les idées reçues. Le stade des JO de 2008, signé Ai Weiwei, Herzog et de Meuron, le terminal 3 de l'aéroport de Pékin de Norman Foster ou encore le nouveau siège de la télévision d'État, la CCTV, conçu par Rem Koolhas. Mais pour tutoyer le ciel et l'esprit de tous les empereurs, pour caresser leur âme, un instant, il faut grimper encore plus haut, rejoindre la mythique Muraille de Chine, fouler une infime partie de ses 6 700 kilomètres, et se sentir intemporel, plus encore, immortel. Avant de repartir, le cœur rouge rempli d'émotions parfumées au thé vert.

 

 

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« Laissez donc dormir la Chine, car lorsque la Chine s'éveillera le monde entier tremblera. » C'est Napoléon Bonaparte qui aurait prononcé cette phrase en 1816, reclus à Sainte-Hélène, après avoir lu La relation du voyage en Chine et en Tartarie de lord George Macartney, premier ambassadeur du roi d'Angleterre en Chine à l'époque. Le politicien et écrivain français Alain...

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Tant d'autres bâtiments modernes à évoquer quand on parle de Pékin. Pour ne retenir que 2: le grand théâtre national de Chine à Pékin dessiné par l'architecte Paul Andreu et la tour Pangu Plaza qu'occupe partiellement IBM dessinée par l'architecte Taiwanais Li Zuyuan.

Carine Husni

09 h 30, le 08 septembre 2016

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Commentaires (1)

  • Tant d'autres bâtiments modernes à évoquer quand on parle de Pékin. Pour ne retenir que 2: le grand théâtre national de Chine à Pékin dessiné par l'architecte Paul Andreu et la tour Pangu Plaza qu'occupe partiellement IBM dessinée par l'architecte Taiwanais Li Zuyuan.

    Carine Husni

    09 h 30, le 08 septembre 2016