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Moyen Orient et Monde

Accords d'Oslo : l’histoire d’un rapprochement historique entre deux ennemis

Récit

La première intifada allait permettre l’avènement de la plus grande bataille diplomatique du conflit israélo-palestinien.

13/09/2018

8 septembre 1993. Pour la première fois en six ans, la direction unifiée de l’intifada s’abstient d’appeler les Palestiniens à manifester. Le tract annonçant les actions et les grèves prévues contre l’occupation israélienne ne sera pas distribué ce mois-là. À quelques jours de la poignée de main historique entre Yitzhak Rabin et Yasser Arafat et de la signature des accords d’Oslo, l’organisation clandestine affiche son désarroi.La fin de la première intifada a marqué le début d’un processus de paix qui aura mis des décennies, mais plus particulièrement six années, à émerger. 7 décembre 1987. Les journaux internationaux braquent leurs projecteur sur Gaza. « Agitation », « Désordre » qui fait « tache d’huile en Cisjordanie ou à Gaza »… Aux premiers jours de ce qu’on appellera plus tard la première intifada, il est encore trop tôt pour les observateurs d’en saisir l’ampleur. En quelques jours, quelques heures, les appels à la révolte contre les colonisateurs « juifs » se multiplient et les confrontations armées entre les deux camps se produisent en rafale. Yitzhak Rabin, alors ministre de la Défense, y voit un « feu de paille », mais il n’en est rien. « Ces manifestants sont suicidaires. Ils n’ont plus peur de nos tirs et s’approchent de nous à moins de 50 mètres pour nous bombarder de projectiles », confie un soldat de l’armée israélienne à la presse, au troisième jour du soulèvement. Un mois après le sommet arabe de Amman centré sur le conflit Iran-Irak, la rue palestinienne décide de prendre le problème à bras-le-corps, désespérée par vingt ans d’occupation, mais aussi lasse de voir son sort relégué au second plan. Le mythe de la grande « cause palestinienne » est à bout de souffle, usé par les manigances des pays arabes, Syrie et Égypte en tête, qui n’hésitent pas à l’instrumentaliser en se gargarisant de slogans chocs pour mieux ostraciser l’ennemi sioniste. Face à la révolte de la jeunesse, ces même pays arabes saluent un « nouveau souffle de la résistance ». La « génération des lanceurs de pierres » va prendre toutes les chancelleries de court. « Les Palestiniens veulent montrer à Reagan et à Gorbatchev qu’ils existent », déclare à l’époque un proche de l’OLP. Pendant des décennies, Israël niera l’existence même du peuple palestinien. Golda Meïr, alors Première ministre, n’affirmait-elle pas en 1970 : « Un peuple palestinien ? Connais pas ! »


(Lire aussi : Comment l’extrême droite israélienne a gagné la bataille des idées)


Expulsion des familles et des enfants

La réponse de l’État hébreu à l’insurrection sera sans appel. Estimant qu’il s’agit de l’unique mesure réellement dissuasive, un député de l’extrême droite israélienne appelle à une « multiplication des expulsions des familles et des enfants qui jettent des pierres ». La répression de l’État hébreu va accentuer l’hémorragie constatée au fil des jours dans les rangs palestiniens. L’opinion publique s’enflamme, les chancelleries adressent des mises en garde à Israël. Au terme de près de 40 ans sans accroc, la lune de miel entre les États-Unis et Israël vient d’être rompue au moment où Washington l’accable au Conseil de sécurité de l’ONU. Le représentant américain décrit les manifestations comme des « expressions spontanées de frustration » qui « ne sont pas orchestrées de l’extérieur », comme l’affirme l’État hébreu. « Je sais que le spectacle des événements ne contribue pas à l’image d’Israël. Mais notre premier devoir est de combattre la violence et le terrorisme. Naplouse et Ramallah ne deviendront jamais Beyrouth et Saïda », se défend Rabin. En parallèle, le mouvement Hamas lance ses premières actions armées contre l’entité sioniste, concurrençant les plans de Yasser Arafat qui, depuis son île d’Elbe tunisienne, tente de haranguer les foules et de transcender la rue pour la retourner contre l’occupant israélien. Il y a urgence. Pris de court par un mouvement surgis de l’intérieur et par la montée en puissance du groupe armé islamiste, les représentants palestiniens en exil depuis plus de deux décennies espèrent reprendre la main. L’eau a coulé sous les ponts depuis le fameux discours d’Abou Ammar, nom de guerre de Yasser Arafat, à l’ONU en 1974. Le rameau d’olivier qu’il brandissait ce jour-là n’est pas saisi par la partie adverse. Mais alors que la lutte armée piétine et que les projets jordanien et libanais ont échoué, il est grand temps pour le leader palestinien de reprendre la bataille diplomatique. Le 15 novembre 1988, le Conseil national palestinien (CNP, Parlement en exil) proclame l’État palestinien. Arafat accepte par la même occasion la résolution 242 du Conseil de sécurité de l’ONU, qui reconnaît Israël et prévoit le retrait des territoires occupés. Le CNP fait ainsi une concession sans précédent sur la voie de la paix et de la coexistence avec Israël. Pour plaire aux Américains, Yasser Arafat comprend vite qu’il faut abandonner les actions « terroristes » sous toutes leurs formes. La manœuvre met au pied du mur les Israéliens qui se trouvent dénués d’arguments face à leurs adversaires enfin prêts à négocier. Pendant ce temps, forcé de constater qu’il n’y a pas de solution militaire face au soulèvement, Yitzhak Rabin, désormais Premier ministre, change son fusil d’épaule en lançant un « plan de paix israélien ». L’homme qui voulait mater l’ennemi pour mieux lui imposer ses volontés, « briser les reins » de l’intifada, fait ainsi preuve de pragmatisme. Celui qui défendait autrefois l’établissement des colonies juives dans les territoires occupés croit alors dur comme fer à la paix. Le faucon est devenu colombe. Le fedayine Yasser Arafat est quant à lui devenu faiseur de paix. Mais pour gagner son pari, Abou Ammar doit combattre à la fois les réticences de certains pays arabes, la Syrie en tête, et la mutinerie qui gronde au sein même de ses troupes.


Faire passer la pilule

Fin octobre 1991. Les conjonctures sont telles qu’il est désormais possible de réunir les éternels antagonistes autour de la même table. La guerre du Golfe aurait pu être ce caillou qui fait enrayer la machine. Les monarchies du Golfe se trouvent un point commun avec Israël ou plutôt un même ennemi : Saddam Hussein. Arafat, lui, se verra reprocher son adhésion au camp du dictateur irakien. Mais au lendemain de la guerre, les rapports de force vont changer, notamment après l’effondrement de l’Union soviétique qui servait de soutien aux pays arabes. Les États-Unis prennent le leadership pour parvenir une fois pour toutes à régler la question du conflit qui empoisonne la région. Ainsi, Israéliens et Palestiniens au sein d’une délégation conjointe avec la Jordanie vont pour la première fois se réunir pour évoquer la paix, sous la houlette de Washington et de Moscou. La Syrie de Hafez el-Assad, autrefois totalement réfractaire à tout accord de paix, fait du pied à Washington et accepte de participer à la conférence de Madrid. L’OLP, écartée des négociations à la demande d’Israël, ouvre un second canal en engageant des réunions secrètes à Oslo. Les États-Unis vont tout faire pour tirer les dividendes du processus en exigeant que la signature de l’accord de paix se fasse à Washington.

À quelques jours de la signature en septembre 1993, la tension est à son comble. L’OLP pointe les lacunes du texte. Des proches de Rabin accusent Arafat de « changer d’avis sans cesse ». Le 10 septembre, tous les verrous vont sauter. Israël reconnaît l’OLP comme « le représentant du peuple palestinien ». « Rabin a fait un pas historique en reconnaissant l’OLP et il est le seul en Israël à pouvoir faire passer la pilule pour les Israéliens », écrit à l’époque le quotidien Yediot Aharonot. Ni les menaces des extrémistes juifs ni les attentats des Arabes ne l’auront fait dévier de sa vision, ce qui finira par convaincre ses détracteurs.

Arafat fait, lui aussi, peau neuve. En reconnaissant l’existence de l’État hébreu et son droit à vivre en sécurité et en paix, il espère gommer l’image de « terroriste » dont le but est de « jeter les Juifs à la mer », et endosser enfin celle de chef d’État. « Parce qu’il faut un jour arrêter les frais, c’est en somme la légitimité du temps qui passe que Yasser Arafat vient de conférer aux spoliateurs, aux intrus d’hier », écrit alors Issa Goraieb dans l’édito de L’Orient-Le Jour.

Israël et les Palestiniens viennent enfin de trancher le nœud gordien après trente ans d’hostilités. Le courage et l’intelligence des deux protagonistes sont soulignés. Des « hommes d’envergure pour un acte fondateur de paix », relèvera le président français François Mitterrand, parvenu enfin à voir baisser les armes. La veuve de l’ancien président égyptien assassiné Anouar Sadate acclame la « victoire du bon sens » en affichant la fierté envers son mari qui avait été le « premier » à chercher la paix avec son voisin israélien.

Le soir du paraphe de la reconnaissance commune, de la signature par Yitzhak Rabin de la lettre à Yasser Arafat, reste un souvenir vif dans la mémoire du journaliste franco-israélien Charles Enderlin, interviewé par L’Orient-Le Jour en 2015. « Des milliers de Palestiniens sortent du camp de réfugiés de Jabalia (dans la bande de Gaza, point de départ de la première intifada) en agitant leur drapeau. Ils passent devant une jeep de militaires israéliens qui sourient. Avant, l’emblème palestinien était interdit », décrit-il.

Le 13 septembre 1993 est un moment gravé dans le marbre. Le plus important de l’histoire douloureuse et laborieuse du processus de paix. Une autorité palestinienne est créée, et le gouvernement israélien cède pour la première fois un contrôle partiel de certaines zones de la bande de Gaza et de la Cisjordanie aux Palestiniens. Sans la ténacité de deux hommes, mais également un contexte régional et international, Oslo n’aurait jamais abouti. À l’époque, la paix semble avoir été définitivement mise en branle. Arafat demande aux Arabes de « l’océan au Golfe » d’aider le nouveau-né palestinien. Il ne se doutait pas que cet embryon d’État allait mourir dans l’œuf.


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