Liban

Histoires d’amour, de séparation et de souffrance (4)

La psychanalyse, ni ange ni démon
06/09/2018

Il y longtemps, un homme de 30 ans me consulte à Paris. Avant de commencer à parler, il voulait s’assurer que j’étais juif, condition indispensable pour faire une analyse avec moi. Il m’a choisi parce que mon nom avait des consonances nord-africaines, il pensait que j’étais pied noir. Bien évidemment, comme tout analyste le ferait, je n’ai pas répondu à sa question et ce pour le pousser à en dire plus. Ses premiers mots m’intriguaient et ils n’allaient prendre sens qu’à la fin de son analyse, 5 ans plus tard.

Will avait interrompu ses études de médecine après la première année qu’il avait réussie. Sa femme tombe enceinte et n’ayant pas assez d’argent pour continuer ses études, il dut travailler comme infirmier pour subvenir aux besoins de sa famille. Pendant 10 ans, il rumina une grande rancœur à l’égard de sa femme qui n’a pas su bien se protéger pour ne pas tomber enceinte. Il vient me voir pour pouvoir reprendre ses études, il n’en avait pas le courage 10 ans après. Une fois la rage contre sa femme verbalisée, élaborée, il reprend brillamment ses études de médecine.

J’apprends qu’il est né en Afrique du Nord où ses parents et grands-parents vivaient depuis longtemps. Vu la guerre qui éclata pour la libération de l’Algérie, il dut revenir en France avec ses parents. Son père qui ne voulait pas quitter l’Algérie déprima vite, ce qui l’affecta beaucoup. J’apprends avec étonnement que son père parlait l’arabe et je me demande pour la nième fois pourquoi il tenait tant à ce que je sois juif.

Cinq ans après le début de son analyse, il fit un rêve étrange: « Je donnais un cours à la faculté de médecine et il voulait y assister. Il entre par le secrétariat où, sur tous les écrans d’ordinateurs était affiché le mot » Saïdi «. Finalement, il n’arrivait pas à atteindre l’amphithéâtre où je donnais mon cours et étrangement, il se sentait soulagé ». Le rêve se termine ainsi. Il ne comprend pas ce que voulait dire le mot « Saïdi ». Pendant plusieurs séances, il reparle de ce rêve étrange sans arriver à lui donner un sens. Il reconnaît que le mot « Saïdi » avait une consonance arabe. Il le renvoyait à Port Saïd, à la ville de Saïda au Liban mais sans plus. Il n’arrivait pas à oublier ce rêve et ses séances tournaient autour. Jusqu’au jour où, avec une grande émotion qui lui arracha des larmes, il se rappelle que lorsque, turbulent, il n’écoutait pas les conseils de son père et n’en faisait qu’à sa tête, son père levait les bras au ciel en criant: « Saïdi ». Sans comprendre la signification du mot arabe, il suppose que, excédé par le comportement désobéissant de son fils, son père s’adressait à Dieu en l’appelant « Saïdi ». J’interviens en disant « Maître, mon Maître ».

Ebranlé, il reconnaît qu’il avait toujours pris son père pour un dieu. Pour remettre en question cette conviction, il était insoumis. Finalement, sans en comprendre le sens, il réalisait qu’en criant au ciel « Saïdi » son père s’adressait à plus fort que lui: Dieu. Il fit alors le lien avec son rêve, particulièrement avec le fait qu’il n’était pas arrivé à suivre le cours que je donnais à la Faculté de Médecine. Il m’avait déifié comme il l’avait fait avec son père. Or dans son rêve, après avoir vu le mot « Saïdi » sur tous les écrans des ordinateurs du secrétariat, il n’arrivait pas à entrer dans l’amphithéâtre où je donnais mon cours. Il me destituait ainsi de ma fonction de Maître et se libérait enfin de son transfert. En ne pouvant pas accéder au cours que je donnais dans son rêve, je n’étais plus le sujet supposé savoir, j’étais déchu de ce savoir, je n’étais donc plus un Maître sans autre référence que moi-même.

Ni son père, ni moi-même ne pouvions être Dieu, un Autre sans autre référence. Ce rêve signifiait qu’il se libérait et de son transfert sur moi, et de son père. Sa question du départ: « Je ne peux faire mon analyse avec vous si vous n’êtes pas juif » s’avérait signifier le contraire: « Je ne peux faire mon analyse avec vous si vous n’êtes pas arabe », autrement dit si vous ne parlez pas l’arabe. Comme mon père. Ce fut la fin de son analyse.

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Georges MELKI

"Il reconnaît que le mot « Saïdi » avait une consonance arabe. Il le renvoyait à Port Saïd, à la ville de Saïda..."
Bon, Port Saïd c'est Port سعيد
Tandis que Saïda, c'est صيدا
Alors pour dire سيّدي, il faudrait changer d'orthographe!
Et puis, qu'importe! كله عند العرب صابون

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