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Culture

Les Mémoires d’Emily Nasrallah en ce fabuleux « Makan »

Événement
31/08/2018

Elle avait écrit un dernier ouvrage autobiographique avant de s’en aller délicatement. Le mercredi 5 septembre à l’Institut Issam Farès (AUB), « al-Makan » sera lancé à l’initiative de la maison d’édition Dar Onboz, en collaboration avec la faculté des arts et des sciences.

« Ce serait bien de lancer ce livre en septembre », avait pensé tout haut Nadine Touma, lors de leurs rencontres, elle et Sivine Ariss, avec l’écrivaine Emily Nasrallah (6 juillet 1931-14 mars 2018), déjà alitée et fatiguée depuis un certain temps. Al-Makan, hommage aux ancêtres de la romancière, relate une grande époque du pays et évoque l’émigration massive des Libanais en ce temps-là. Sa parution bouclerait la boucle du premier roman, Touyour Ayloul (Oiseaux de septembre), paru en 1962 et qui parlait déjà – à travers une fiction cette fois – de ce départ des Libanais comme la migration des oiseaux.


Naissance et mort
L’ouvrage autobiographique bouclerait également le parcours de vie d’Emily Nasrallah qui se savait en partance et qui se demandait si elle allait voir le projet mis à jour. « Elle avait une si forte personnalité qu’on ne pouvait la représenter que par le cercle, sur la couverture du livre. Ce cercle pourtant invisible, mais sensible au toucher, qui ressemble à toutes ces boucles qu’elle a fermées avant sa mort. »

Aussitôt mises en contact avec Maha, la fille d’Emily Nasrallah, les éditrices se sont attelées à l’ouvrage. Dans le seul et unique but que l’écrivaine tienne entre ses mains le livre dans sa forme définitive avant le grand départ. Quatre mois de nuits sans sommeil, de recherches, de conversations avec Emily Nasrallah et d’immersion dans son univers « profond, mais tellement simple ». « Maha nous a tout de suite fait confiance », se souvient Nadine Touma, « elle voulait une œuvre digne de l’écriture de sa mère. Comment décevoir cette confiance? Mais aussi, comment faire un objet artistique qui ressemblerait à la pensée principale de l’auteure libanaise qui a toute sa vie été hantée par le sujet de l’émigration. Celle qui, lors de l’écriture de Touyour Ayloul, avait avoué qu’elle avait écrit ce livre (pourtant de fiction) avec des larmes. Sachant que c’est son œuvre finale, Maha nous l’a léguée, persuadée que notre travail d’édition ne s’arrêtait pas à la seule publication d’un livre, mais engloberait tout un concept, esthétique et visuel ». Et de poursuivre : « La situation était paradoxale, on parlait de naissance d’un ouvrage, alors qu’on côtoyait de près la mort. Et quelle a été notre joie lorsqu’Emily Nasrallah a tenu de sa main le livre et le petit dictionnaire des mots qui lui est juxtaposé par un bandeau en s’exclamant : Alors, vous voulez dire que moi, j’ai eu cette vie tellement riche ?  »


De Kfeir, jusqu’à loin...
Elle n’a jamais quitté le Liban. Malgré le départ de presque toute sa famille, Emily Nasrallah, attachée à sa terre, avait fait son ancrage au pays du Cèdre. Elle en voulait presque à cette mer qui emportait tous ceux et celles qu’elle chérissait vers d’autres rivages plus cléments. Elle seule était restée au Liban, et c’est dans la contemplation et l’écriture qu’elle a trouvé refuge. Chroniques douces-amères du quotidien, elle aimait bien sûr parler de la vie rurale, mais pas que... Humaniste et humaine, Emily Nasrallah n’est pas, comme on le dit souvent, uniquement l’écrivaine du passé, du village ou de la nostalgie. L’auteure touchait le problème des enfants et des adultes. Elle évoquait, entre autres sujets, les droits de la femme.

Jusqu’à son dernier souffle, elle est restée prolifique, la plume à la main. Et son dernier livre est un témoin, sans nostalgie aucune, d’un Liban révolu, de la souffrance des Libanais à l’époque de Safarbarlek, de la famine et du joug des Ottomans. Mais plus encore, ce livre va au-delà de cette période pour embrasser tous les hommes et femmes qui ont en eux-mêmes une géographie et une histoire. Un point repère dans ce livre est certes la montagne, et plus particulièrement le Jabal el-Cheikh ou le mont Hermon, qui relie le Liban à la Syrie et à la Palestine. La montagne, c’est celle qui demeure enracinée, debout, sans effectuer des allers-retours comme la mer, et al-Makan, c’est ce lieu qui hante l’écrivaine, qui l’habite. Ce village de Kfeir d’où le mot et l’écriture d’Emily Nasrallah sont partis… loin. C’est aussi ce miroir de la région, écrit avec des mots purs et limpides. Ce sont les histoires des membres de sa famille, de leurs départs successifs, mais c’est aussi le lieu de la contemplation où l’auteure parle de la foi, de la vie de la mort. Al-Makan, ce sont les saisons de la vie d’Emily Nasrallah.


(Pour mémoire : Emily Nasrallah avait confié ses plus rudes batailles à la page blanche)


Et vous, quel est votre « makan » ?
Comment configurer ce lieu ? Comment le limiter géographiquement ? Comment le reproduire aux yeux de chaque lecteur afin qu’ils puissent le visualiser tout en tentant de se poser des questions sur le passé, mais aussi sur ce présent né du passé ? Emily Nasrallah se tient fière, tel ce mont Hermon, regardant les générations futures, leur donnant ce bagage culturel et humain, et en les questionnant : et vous, quel est votre « makan » ? Est-ce le lieu de naissance ou le lieu où vous avez toujours vécu ? Avec plus de 300 photos et dessins glanés dans les archives (livre et dictionnaire des sens) et plus de 400 mots, les habitudes, les coutumes, les objets ou les habits de l’époque sont racontés avec minutie et tendresse. « Pour configurer le lieu, il fallait trouver autre chose qui traduirait l’univers de l’auteure », précise Nadine Touma. « Nous sommes des éditrices conceptuelles, nous avons travaillé le choix du papier, la typo, la couleur, le découpage des textes et ces plages blanches qui laissent la page respirer, car elles expriment le souffle contemplatif d’Emily Nasrallah », ajoute-t-elle. « De plus, outre les textes de l’auteure qui dessinent le makan, on a ajouté un arbre généalogique linéaire et une carte de l’émigration de tous les membres de la famille, le tout couronné par ce petit dictionnaire de poche. Il est comme un petit musée de la mémoire où l’on retrouve les objets d’autrefois. Ou comme cette fleur cueillie sur un sentier de montagne et qui, quoique séchée, embaume les pages d’un livre. Elle ramène à l’esprit des centaines de réminiscences et d’effluves que charrient les souvenirs enfouis. »


Demandez le programme...

Mercredi 5 septembre, de 18h à 21h

Lancement du livre à l’Institut Issam Farès (AUB) avec une table ronde où Nadine Touma (Dar Onboz), Hartmut Fahndrich (traducteur de l’œuvre d’Emily Nasrallah en allemand) et Toufoul Abou-Hodeib, historienne de la région du Levant, parleront de l’œuvre considérable de l’écrivaine. Au programme également, des lectures enregistrées du Makan par Emily Nasrallah elle-même.

Samedi 8 et dimanche 9 septembre, de 11h à 17h

Signature du livre à Kfeir (Liban-Sud), qui coïncide avec l’ouverture de la maison de l’écrivaine, Beit Touyour Ayloul, où seront tenues une résidence d’écriture ainsi qu’une bibliothèque publique. Al-Makan sera en vente dès le début de l’automne à la Librairie Antoine ainsi qu’à Papercup et au musée Sursock.


Pour mémoire
Les chroniques douces-amères d’Emily Nasrallah

Les contemplations d’Emily Nasrallah

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Stes David

Article interessant et ca a l'air d'etre un beau livre. Le mot 'Safarbarlek' serait d'origine incertain mais etait le mot que les ottomans prononcaient pour la conscription de jeunes pour la guerre en Syrie et Liban (pendant la 1-iere guerre mondiale je pense , epoque de l'axe allemande-ottomane) cad. a l'epoque de l'independence du Liban en 1920 , Le moutassarifat du Mont-Liban subdivision de l'Empire ottoman entre 1861 et 1915.

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