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Moyen Orient et Monde

Quand des faucons israéliens disent pardon aux druzes

Éclairage

La communauté druze organise la résistance contre la loi sur l’État-nation du peuple juif, poussant certaines figures de la droite nationaliste à s’abaisser aux excuses.

28/07/2018

Ça n’est pas tous les jours qu’on peut voir Benjamin Netanyahu ou son ministre de l’Éducation Naftali Bennett, une figure de la droite messianique israélienne, exprimer des regrets, voire du remords. Depuis deux jours, l’opposition israélienne se délecte à la vue des faucons de la coalition de droite au pouvoir se fendant en excuses auprès d’une minorité non juive : les druzes. Leurs représentants ont été les premiers dimanche à déposer un recours devant la Cour suprême contre la loi dite de l’« État-nation du peuple juif », votée le 19 juillet à la Knesset. Une centaine d’officiers druzes réservistes ont associé leurs voix au trois pétitionnaires, Akram Hasoun (Koulanou), Saleh Saad (Union sioniste) et Hamad Amar (Yisrael beitenou). Le texte justifiant le recours déclare que la loi « ignore complètement la minorité druze en particulier, et la minorité arabe en général ». Il attire l’attention sur le sacrifice consenti par les hommes de la communauté, dont le taux d’enrôlement dans l’armée israélienne (83 %) est supérieur à leurs concitoyens juifs (un quart environ sont exemptés pour des raisons religieuses). « Les familles druzes endeuillées ont été exilées de leur propre pays en dépit de leur sacrifice pour lui », déplore la pétition.


(Lire aussi : Deux ministres israéliens veulent amender la loi sur l’« État-nation juif » pour ne pas discriminer les druzes)


Les nations contre l’État
En élevant au plus haut degré de hiérarchie normative le caractère juif de l’État hébreu, la Loi fondamentale sur l’État-nation égalise, ou infériorise selon les interprétations, celle de 1992 sur la dignité et la liberté. Le débat public sur la loi, aussi vieux que l’État lui-même, oppose les partisans de sa nature juive et les défenseurs de son caractère démocratique. Entre autres dispositions, la loi rétrograde l’arabe de langue nationale au statut de « langue spéciale » et reconnaît aux seuls Juifs le droit à l’autodétermination.
Mais le corps du problème réside dans la terminaison de la loi « État-nation du peuple juif ». L’État israélien appartient à la nation juive : cela ressemble à une fausse nouvelle, mais dans les milieux juridiques israéliens, l’affirmation entraîne des débats sophistiqués. Le registre israélien des populations différencie la citoyenneté israélienne, reconnue aux Juifs, Arabes et druzes, de la nationalité. À l’inverse de la citoyenneté, il n’y a pas de nationalité israélienne, seulement des nationalités juive, druze, arabe, etc. C’est la première fois qu’un rapprochement juridique aussi exclusif est fait entre l’État d’Israël, auquel l’appartenance est déterminée par la citoyenneté, et la nation juive. Si la loi est proclamée au Journal officiel, Israël deviendrait sur le papier un État-nation, ce qu’il n’était pas auparavant du fait de la « complication » incarnée par les 20 % d’Arabes israéliens.


(Lire aussi : Raï dénonce « l’exclusion des chrétiens et des musulmans de Jérusalem »)


Mea culpa croustillant
C’est une humiliation pour les représentants de la communauté druze, montée dans le train national en 1956, lorsque leurs leaders ont accepté le principe de la conscription dans l’armée israélienne, incubateur sioniste par excellence. « Nous ferons tout pour stopper cette loi raciste », a déclaré lundi Akram Hasoun au Haaretz. « Pas seulement pour ma communauté, mais principalement pour l’image et le peuple d’Israël. Mes frères juifs sont les premiers à souffrir de la loi, mais de basses considérations politiques ont supplanté le bien de l’État d’Israël. Au temps de Ben Gourion et de Menahem Begin, cette loi n’aurait pas été proposée. » Ce registre dépossède la droite de tous ses arguments classiques à l’encontre des Arabes sunnites : déloyauté, manque de patriotisme, potentielle cinquième colonne des États ennemis avoisinants.
 « Ce sont les druzes qui ont toujours demandé ce qu’ils pouvaient faire pour l’État d’Israël, et pas ce que l’État juif peut faire pour eux » : Moshe Arens, un cacique octogénaire du Likoud, pétri de la culture martiale des fondateurs, a prêté lundi sa plume à une publication de gauche, le Haaretz, pour repentir sa chapelle politique. « Il est particulièrement douloureux pour moi de voir cette grande communauté, alliée avec Israël depuis le début, oubliée en ce moment. Je ressens le besoin de m’excuser personnellement pour l’erreur qui a été faite et appelle mes collègues du Likoud à rectifier la situation. » Le mea culpa le plus croustillant est venu de Naftali Bennett, leader de Habeit hayéhoudi, « La maison juive », dont le nom communique très bien à lui seul le fond idéologique du parti. Une erreur affectant « nos frères de sang » a émaillé le processus législatif, a-t-il tweeté en substance. Un autre membre de la coalition, Moshe Kahlon, a admis hier sur les ondes de la radio militaire que la loi sur l’État-nation avait été « hâtivement passée ». La droite israélienne prend brutalement conscience d’avoir jeté le bébé avec l’eau du bain.


(Lire aussi : Loi israélienne sur "l'Etat-nation juif" : vague d'indignation au Liban)


Roman fraternel
Si des tenants de la droite dure prennent ainsi le risque de se déjuger, c’est que les dommages politiques vont bien au-delà des 2 % d’Israéliens druzes amers. Un récit mythique en Israël met en exergue la fraternité naturelle qui unirait les Juifs aux druzes. Les deux groupes sont de quelque manière sortis d’Égypte, ne pratiquent pas le prosélytisme, et furent deux minorités persécutées ou au mieux tolérées sous les règnes arabe et ottoman. Si ce récit est plus ou moins assimilé par les druzes et que leur loyauté infaillible à l’État mérite nuance, l’idée d’un pacte entre le dhimmi et l’apostat séduit les mentalités juives. L’exemplarité militaire et civique, la discrétion et le folklore sympathique des moustaches sont autant de ferments de la confiance, voire de l’affection éprouvée par la majorité envers la minorité. La littérature universitaire israélienne sur les druzes est dense comparée à celle sur la question arabe, et la communauté est abordée avec une meilleure diversité d’angles sociologique, politique ou religieuse. Tous les ans au début de l’automne, un marathon solidaire, Bishvil Habanim (Pour les fils) est organisé sur les hauteurs du mont Carmel pour commémorer les 421 druzes tombés à ce jour au combat.
Rien de mieux qu’un « Conseil des grands sages » pour restaurer le pacte : cheikh Mouwafak Tarif, leader spirituel de la communauté, Ayoub Kara, ministre druze des Communications, ainsi que les plus haut vétérans druzes de l’armée se sont réunis hier autour d’une même table avec Benjamin Netanyahu. Le Premier ministre consultera également des représentants municipaux la semaine prochaine et a promis au triumvirat politique, militaire et spirituel d’établir une task force présidée par son chef de cabinet pour examiner les requêtes du cheikh. Le cabinet du Premier ministre avait exclu mercredi de modifier la loi, proposant en guise de réparation un plan « reflétant l’engagement profond d’Israël envers la communauté druze ».


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Marionet

Curieux que mon commentaire d'hier sur le sionisme des Druzes israéliens n'ait pas été publié.

Ajnabieh

It's all bullshit. Ils ne peuvent (et ne veulent) surtout pas se mettre à dos la communauté druze !!!!!

HIJAZI ABDULRAHIM

No comment.... les faits parlent d'eux même.Malgré tous les artifices, toutes les manipulations médiatiques, journaux et TV compris, un état d'apartheid finira un jour ou l'autre, par montrer son vrai visage. Avis à ceux qui peuvent lui faire confiance.... rappelons nous l'armée du Liban sud....

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