L'éditorial de Issa GORAIEB

La foire aux réfugiés

L’éditorial
Issa GORAIEB | OLJ
25/07/2018

Et si on vous assurait qu’en dépit des tristes apparences, que malgré les querelles de chiffonniers bloquant la formation d’un nouveau gouvernement, les piliers de la République n’ont, en ce moment, d’autres mots en tête que ceux de retour à la normale ?


N’allez pas trop espérer, tout de même. Il ne s’agit pas hélas de vous rendre votre dignité de citoyen(ne), de vous assurer à satiété courant électrique, eau potable, sécurité routière, bien-être socio-économique et administrations publiques brûlant de vous rendre service avec le sourire et sans bakhchiche. Tout ce luxe, il n’a pas été donné à la jeunesse libanaise de le connaître, par la faute criminelle de gouvernants qui ont pillé l’État et qui n’ont pas fini de le faire ; ce sont donc vos arrière-petits-enfants qui pourront peut-être, avec un peu de chance, y prétendre un jour …


Toujours est-il que parce que ces messieurs voient grand, qu’ils visent haut et ne s’arrêtent pas à de telles broutilles que les doléances d’un peuple abandonné seul face à ses problèmes, c’est à un tout autre niveau qu’ils se soucient maintenant de normalité, sans manquer d’étaler toutefois leurs sempiternelles discordes. Extraordinaire, énorme est l’enjeu de cette foire d’empoigne, puisqu’il s’agit de mettre à profit une rare entente russo-américaine pour organiser un rapatriement ordonné et massif du million et quart de réfugiés syriens installés sur le sol libanais. Une aussi providentielle opportunité épargnerait à notre pays, déjà en difficulté, un cataclysme démographique, à l’heure où la région est le théâtre d’une cascade de bouleversements majeurs.


Pour honorable que soit la cause cependant, elle est tragiquement en panne de champion, en l’absence d’un État cohérent, solidaire et pénétré de ses immenses responsabilités. Pour l’instant, les rapatriements au compte-gouttes sont fort convenablement gérés par le chef de la Sûreté générale, mandaté par le président Michel Aoun pour assurer une incontournable coordination avec les autorités syriennes. Mais la suite s’annonce chaotique, tout se passant comme si les piliers de l’État se disputaient, à titre personnel, la charge (et surtout l’insigne mérite !) d’avoir soulagé le Liban de l’écrasant fardeau des réfugiés en commençant par prendre langue avec la Russie, toute-puissante sur la scène syrienne.
En début de semaine, on voyait ainsi la présidence de la République critiquer les initiatives déployées en ce sens du Premier ministre désigné en rappelant qu’elle avait été la première à plaider le dossier auprès de l’ambassadeur russe. À cette assertion, Saad Hariri répondait hier que le traitement de l’affaire des réfugiés fait éminemment partie de ses prérogatives constitutionnelles : à quoi il aurait été en droit d’ajouter, en toute modestie, que si Michel Aoun s’est entretenu avec l’ambassadeur Zasypkine, c’est avec Vladimir Poutine en personne que lui-même débattait récemment de la question.


En attendant l’arrivée sur place des gentils organisateurs russes, c’est une rengaine d’un autre type qui revient comme par hasard : celle d’une normalisation des rapports du Liban avec la dictature syrienne, absolument contraire à la politique officielle de distanciation mais jugée nécessaire, et même urgente, par les amis locaux de Damas. Il est clair que pour ceux-là, une situation normale ne serait rien d’autre, en réalité, qu’un retour à la domination meurtrière qu’a exercée le régime baassiste, des décennies durant, sur notre pays. Toujours comme par hasard, la sinistre chansonnette se double d’appels à la dissolution de ce Tribunal spécial pour le Liban conspué à l’unisson par les mêmes Syriens et amis.


Un Liban sans plus de réfugiés mais ramené à son ancienne condition d’otage : la perverse mais grossière manœuvre ne doit pas passer.


Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

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