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La Dernière

Jeddo sur son arbre perché

Photo-roman Le printemps me ramène indéniablement au jardin familial où les amandiers en fleurs exhument les souvenirs de mon grand-père rentré d’Afrique pour se consacrer à une vie de « gentleman farmer »...
26/03/2018

Ce matin, par ma fenêtre surplombant le jardin de la maison familiale, je les ai aperçus. Leurs branches s’étaient décrispées pour me dévoiler les baisers cotonneux qui leur avaient éclos au bout des doigts. Les amandiers sont en fleurs. Hier seulement, ils ne l’étaient pas, si j’en crois mes yeux. Les amandiers me sont un repère dont ce puéril changement printanier m’accroche indéniablement un sourire extatique. Je repense à mon grand-père paternel qui les avait plantés, à la force de son cœur et de ses biceps. Il répétait : « Tant qu’ils seront là, tout ira bien », en en caressant l’écorce qui semblait soudainement s’attendrir au passage de ses mains crevassées.
Ce grand-père sur le versant paternel était en quelque sorte le double inversé de celui du côté maternel, pareils à deux branches poussant aux antipodes du même arbre généalogique. Quand l’un me transmettait, à travers l’élégance qui court sur le velours côtelé de ses costumes lustrés d’avocat jamais retraité, l’amour des villes, des vins et des voyages, l’autre, que je côtoyais au quotidien, car il vivait en dessous de chez nous, m’initiait à la terre qu’il savait par cœur. D’ailleurs, j’ai grandi en croyant qu’une conversation indicible s’était établie entre la nature et mon jeddo. C’est que lui seul, en une caresse, à l’instant où le ciel le lui murmurait, savait sortir les amandes de leur sommeil de velours, les figues du vertige de leur feuillage, les roses de leurs cages d’épines et autant de gemmes qu’il puisait du mystère de leur socle. Je le revois éternellement accroché aux arbres, ballotté par leurs lourdes ramures, en escaladant les branches comme on décroche les étoiles, et soudain, redescendu sur Terre, de petites sphères vertes lui brillant au creux de la paume. Il aimait cette terre et elle le lui rendait bien.

À la sueur de son cœur
Je me souviens de ses réveils insomniaques pour les poules auxquelles il grognait des sons étranges qu’elles seules décodaient. D’un claquement de la langue, il les ramenait au poulailler dont l’odeur inimitable me nouera éternellement la gorge. Je le revois dans son short Lacoste d’où s’échappaient ses mollets malmenés par les orties, plissant les yeux face à l’astre qui se lève, offrant son front au souffle du vent, s’essuyant le crâne chiffonné sous son bob blanc. Me revient sa vision qui se fraie un chemin entre ses souriantes plantations, qui se hisse sur son échelle élimée comme un Robinson zyeute son île d’utopie, pour vérifier l’état des lieux. Je le perds à travers les artères de son petit Éden qu’il irriguait tous les matins à la sueur de son cœur.
Puis je le retrouve : il est dans sa salle de bains où s’empilaient des flacons de Amatoury 114, pile au moment où je grimpais dans mon bus scolaire. Nimbé d’aftershave à la lavande, il déchirait une page de son calendrier à l’effigie d’un saint qu’il sommait de nous protéger en laissant gazouiller sa rakwé sur le butagaz. S’affalait dans un rai de soleil alors que son téléviseur froissait les nouvelles d’un monde auquel il avait choisi de renoncer, à la faveur de sa bulle hermétique tramée de choses qui grimpent, qui poussent, de trucs qui grandissent et fleurissent.
 
La reine Elizabeth II
Sauf que dans la famille bourgeoise où il évoluait par défaut, on regardait de haut la vie d’agriculteur de mon grand-père. De ces réunions de collatéraux, il était un dommage. J’entendais ses proches, les siens, de tous âges, moquer son français qui faisait craquer les coutures des phrases et ses chaussures desquelles la boue de son jardin refusait de se défaire. Si régulièrement il récitait la prose de son ami le poète al-Akhtal as-Saghir chez qui il se rendait quotidiennement à l’heure du café, jeddo ne maîtrisait que le dialecte des mains. Les mots lui étaient des planètes étrangères et il préférait s’exprimer avec ses doigts qui dessinaient l’avenir de son terreau. Il protégeait avec son regard bienveillant et ses muscles vaillants, il ne savait qu’aimer de ses mains éternellement chargées : gardénias enveloppées dans de l’aluminium qu’il montait à ma mère, bois coupé pour la cheminée et les salades cueillies dans son potager. À la fin de ses jours, quand sa mobilité avait été menacée par une canne à laquelle il se refusait, nous avions dû faire appel à un jardinier.
Il occupait donc ses journées sous une lourde vigne, autour d’une table ronde, avec des amis, des verres de whisky, des souvenirs déterrés, des silences légers et une même photo en compagnie de la reine Elizabeth qui le faisait radoter la même histoire. Quand le jardinier arrivait, comme dans l’espoir de retrouver son corps d’antan, il se pressait contre le grillage du jardin qui finissait par s’imprimer sur son polo. Un jour, pour le distraire de sa peine, je l’avais rejoint dans le jardin que les engrais fraîchement semés avaient enveloppé d’une gluante puanteur. À la vue de mon faciès répugné, il m’avait dit : « Jeddo, les plantes vivent et grandissent grâce à l’engrais qu’on leur met. C’est pareil dans la vie, on se nourrit des mauvaises expériences, des expériences qui puent et font mal. Mais c’est comme ça qu’on grandit. » Quelques jours plus tard, il était parti en me laissant sans le savoir, en plus de cet amandier qui refleurit chaque année par magie, la plus belle leçon d’amour et de vie.

Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


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Afeiche Philippe


Merci pour magnifique "partition",
vous suis depuis tjrs,
là, c'est sublime.

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