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Culture

« Moi, vous savez, je suis partie de Palestine, mais je suis restée... »

Édition

« Des ailes au loin » de Jadd Hilal est paru ce printemps aux éditions Elyzad. Ce premier roman donne la parole à quatre femmes, qui traversent le siècle, les frontières et les conventions sociales.

19/05/2018

En voyant le jeune trentenaire fringant entrer dans un café parisien, on retrouve la fraîcheur et l’élan de son écriture juste, authentique et efficace. Professeur de lettres, chercheur et chroniqueur à la radio, Jadd Hilal habite à Lyon et enchaîne les signatures dans différentes librairies françaises, qui accueillent son texte avec enthousiasme. Des ailes au loin (éditions Elyzad) s’inspire de l’histoire de sa propre famille : « Il a fallu des années pour que la parole se libère. Ma génération hérite d’une parole peu à peu décomplexée. L’histoire doit digérer les traumatismes pour pouvoir en parler. Mon livre s’est nourri d’écoute, de témoignages, de recherches et de voyages au Liban, mais aussi de silences. Et là, c’est la littérature qui prend le relais, dans ce qui n’est pas dit. L’écriture permet une transmission détournée. »

De la Palestine des années 30 à Ferney-Voltaire aujourd’hui, quatre générations de femmes libano-palestiniennes se racontent tout à tour, entre pertes successives, mariages arrangés, velléités d’émancipation et atavisme séculaire d’acceptation. « Naima, originaire d’un village près de Haïfa, est inspirée par ma grand-mère, elle a quitté la Palestine pour le Liban en 1947, peu de temps avant la naissance d’Ema (dont l’histoire ressemble à celle de ma mère). Dara est une réécriture de ma sœur aînée, qui a très peu parlé ; certaines choses ne sont pas encore de l’ordre du dicible. Et enfin, Lila est un écho de ma nièce », précise le romancier. Le lecteur accompagne Naima, contrainte à l’exil, au Liban, où Ema épousera un Libanais druze, avec lequel elle s’installe à Arsoun, puis en Suisse, grâce à son statut de fonctionnaire international. 

L’auteur reconnaît s’être posé la question de sa propre légitimité dans ce projet. « C’était un de mes doutes : qui suis-je, homme de trente ans, né en France, pour rapporter la parole féminine ? » Pour lui, c’est « une façon de s’excuser mais aussi de faire le relais et de participer à une histoire qu’ il n’a pas vécue ».

Tout est parti d’une phrase de sa grand-mère au cours d’un repas : « Moi, vous savez, je suis partie de Palestine, mais je suis restée. » L’écrivain a vu les autres femmes de sa famille hocher la tête d’un air entendu : « Il m’a fallu un an pour comprendre ce qu’elle a voulu dire, je ne connaissais rien de leur passé. En écoutant leurs récits, des recoupements se sont faits, la notion d’héritage émergeait, et j’ai eu envie d’écrire. »

Des ailes au loin propose une approche inattendue de l’exil et c’est peut-être ce qui fait la force de ces femmes, qui refusent d’être prisonnières du passé. Dans leurs mots, pas de nostalgie entretenue mais une aspiration à exister et se réinventer. Ainsi, Naima, qui arrive à Baalbeck après sept jours de voyage, est émerveillée : « Je cherchais du regard les premières pierres de ce joyau antique. Au loin : un nuage doré. La poussière me saupoudrait les yeux. » De même, lorsque Ema raconte le franchissement du dernier checkpoint avant de fuir en Suisse, en 1983, elle refuse de se retourner : « Nous restâmes tous bien droits, parfaitement équilibrés par notre regard dirigé vers cet avant lourd d’incertitude d’un côté et par nos regrets d’un passé d’insouciance de l’autre. »

Pour Jadd Hilal, c’est ce qu’a voulu dire sa grand-mère : « Quand on part, le monde a beau changer autour de nous, on reste ce qu’on est : une femme, une révoltée, une rêveuse… Les guerres ne tuent pas une identité. Elles en fissurent certaines facettes mais ne les tuent pas. On ne regarde pas derrière soi, on ne recycle pas le passé. » 


« C’était des ailes... »

Néanmoins, l’histoire se répète. Les héroïnes sont exposées tout à tour à la violence de la guerre et des hommes. Bousculades, gifles, menaces, la vie conjugale est vécue dans un rapport de force permanent. L’écrivain dessine avec finesse l’écartèlement de ces femmes, entre le désir de responsabilité et le rêve d’insouciance : « Je suis influencé par la culture druze ; dans mon approche de la vie, les choses se produisent et se reproduisent, quelque chose se dilate et se resserre dans le temps. »

Dans cette matrice féminine, la haine n’a pas sa place : « J’ai compris que détester, c’est s’interdire d’être l’autre », constate Ema. « Dans la vraie vie, on a peur de ce qui est différent, la première réaction est le blocage, la frontière. La littérature est un endroit où on ne se méfie pas, on n’en veut à personne et on n’a pas peur. Le témoignage par la littérature est ce qui permet d’accueillir l’étranger. Le livre brise la première barrière. Si tu es face à un Palestinien, tu peux le rejeter. Si tu le lis, tu es obligé de le lire, et tu te rends compte que tu peux le comprendre », ajoute l’écrivain.

L’assurance, le franc-parler et la liberté d’esprit d’Ema portent la narration et expriment une approche distanciée de la cause palestinienne, qu’elle défend sans se voiler la face : « On voyait nos noms sur les plaques de rue. Libérer les Palestiniens ? Vaincre les chrétiens et les Phalanges libanaises ? Bloquer la Syrie ? Pas de problème ! 

Et puis si on pouvait en plus entrer dans l’histoire, alors là… 

Comme on n’était pas trop stupides, on a vite compris qu’on allait droit dans le mur. » Son humour décapant n’épargne personne, pas même sa sœur, dont elle admire l’engagement avec les fedayine : « Elle pouvait enfin se jeter, couteau aux dents, dans sa sainte chasse à l’ “israélopithèque”. ». 

Le livre se termine par le regard de Naima sur son arrière-petite-fille, qui court main dans la main avec son amie, et elle se revoit enfant : « Nous étions encore protégées par le ciel palestinien, par ce ciel où les étoiles vivaient, où les étoiles flambaient. Ce ciel où nous volions, immergées dans le cosmos et filant parmi les astres qui se retournaient sur notre passage. » Lila semble avoir pris son élan : « Je découvrais que j’étais comme les oiseaux / Que j’avais une chose que les autres n’avaient pas / Que cette chose, c’était des ailes. »

L’image de cet envol final est plein de promesses, au lecteur d’imaginer la suite...


*Jadd Hilal présente son ouvrage aujourd’hui samedi 19 mai, à 16h30, à l’Institut du monde arabe à Paris.

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