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Idées

Non, le Liban ne se confond pas avec le Hezbollah

Élections législatives
12/05/2018

Les résultats des premières élections législatives tenues au Liban depuis 2009 ont confirmé les attentes antérieures au scrutin. En l’espèce, un Parlement fragmenté profitant au Hezbollah, au moment où son rôle de légion étrangère iranienne dans la région prend une nouvelle dimension.

De fait, presque immédiatement après la publication des résultats, l’attention a été principalement portée sur la performance du Hezbollah et de ses alliés du mouvement Amal. Cela n’a rien de surprenant dans la mesure où les deux partis ont eu la mainmise sur les votes chiites lors des quatre dernières élections, tandis que l’introduction du mode de scrutin proportionnel par la loi électorale de juin 2017 leur a permis d’avoir plus d’alliés au Parlement, principalement des politiciens prosyriens.

« Hezbollah = Liban », a par exemple commenté dès dimanche Naftali Bennett, ministre israélien de l’Éducation, dans un tweet similaire à celui écrit il y a quelques mois par son collègue de la Défense, Avigdor Lieberman. Certains médias sont allés jusqu’à affirmer que le Hezbollah avait « obtenu au moins 65 sièges » au Parlement, autrement dit une majorité simple. Cette lecture est profondément trompeuse et la réalité s’avère plus intéressante et potentiellement plus troublante.


Assurance contre le risque aouniste
L’idée que le Hezbollah contrôle désormais une majorité au Parlement est liée à la prise en compte, au sein des sièges du Hezbollah et de ses alliés, des députés du bloc « Le Liban fort » du président de la République Michel Aoun et de son gendre, le ministre des Affaires étrangères Gebran Bassil. Cependant, si les aounistes étaient alignés avec le Hezbollah après 2006, la nature de cette relation a changé depuis l’élection de Michel Aoun en 2016. Certes, ces liens sont toujours présents, mais alors que les aounistes y voyaient autrefois un moyen d’assurer la présidence à leur chef, ils se considèrent désormais comme les gardiens d’un État incarné par le président Aoun.

C’est précisément la raison pour laquelle le Hezbollah a tenté d’utiliser les élections comme un moyen de se prémunir contre le risque que les aounistes puissent adopter une position plus indépendante vis-à-vis du parti qu’auparavant. Le Hezbollah s’inquiétait en particulier de l’alliance nouée récemment entre M. Aoun et son Premier ministre Saad Hariri, que le Hezbollah considère comme son principal adversaire potentiel. Et le Hezbollah a obtenu ce qu’il cherchait lors du scrutin : avec ses alliés prosyriens, il dispose de suffisamment de sièges parlementaires pour reconstituer un tiers de blocage au sein de la nouvelle législature. Cela signifie par exemple qu’ils peuvent contrecarrer l’élection d’un président auquel ils s’opposent, empêcher les quorums législatifs d’être atteints ou exiger de disposer d’une représentation similaire au sein du gouvernement, pour pouvoir éventuellement entraver ses décisions. Si, grâce aux aounistes, le Hezbollah bénéficiait déjà de ce pouvoir auparavant, les résultats électoraux lui permettent de le conserver, même dans l’hypothèse où les aounistes suivraient leur propre voie sur des questions que le Hezbollah considère comme vitales.

Il est donc indéniable que le parti dispose de leviers énormes au sein de l’État libanais. Pourtant, le mantra « Hezbollah = Liban » ne tient pas compte du fait que le Hezbollah doit constamment s’adapter au changement pour continuer d’asseoir sa domination sur le système. Il a certes les moyens d’intimider ses adversaires, mais il sait aussi que le recours constant à ces moyens mobiliserait rapidement l’opposition à son agenda dans le contexte confessionnel du Liban. Sa stratégie préférentielle consiste donc à continuer d’opérer au sein des institutions étatiques quand cela est possible, tout en gardant constamment un œil sur les façons dont ces institutions pourraient éventuellement être utilisées contre lui.


Diversité
À cet égard, un résultat notable des élections a été l’expansion de huit à quinze députés du bloc des Forces libanaises (FL), ce qui en fait le quatrième bloc parlementaire. Cela peut sembler dérisoire à première vue, mais signifie néanmoins que les FL et les aounistes contrôlent désormais une majorité de sièges chrétiens. Or si ces deux partis étaient auparavant rivaux, le passage à un mode de scrutin proportionnel avec la nouvelle loi électorale a changé la nature de leur relation, laquelle n’est plus caractérisée par les tensions liées à la loi antérieure et son système du « winner takes all », qui lésait en particulier les FL.

Les deux partis sortent des élections affermis et unifiés autour d’une idée, le soutien au projet de renforcement de l’État libanais. Les aounistes parce que leur chef est à sa tête, et les FL parce qu’ils s’opposent au travail de sape de l’État par le Hezbollah et pensent que leur propre chef, Samir Geagea, pourrait un jour devenir président. L’existence d’un grand bloc chrétien unifié autour de l’idée de la défense de l’État et de la conviction que ce dernier doit être l’autorité suprême en matière de guerre, de paix et de sécurité n’est certainement pas négligeable. A fortiori lorsqu’une majorité de sunnites et de druzes y adhèrent. Le Hezbollah peut certes l’ignorer allègrement, mais cette attitude pourrait s’avérer coûteuse, surtout si le parti conduit le Liban dans des conflits régionaux qu’il ne peut se permettre…

S’il est somme toute assez logique que les médias étrangers n’aient d’yeux que pour les implications du scrutin pour le Hezbollah, et que ce soit cette grille de lecture qui résonne dans les capitales étrangères où le destin du Liban est envisagé, se limiter à cette approche revient donc à passer à côté de la myriade d’autres enjeux du scrutin de dimanche. De fait, les élections ont précisément souligné pourquoi le Liban, dans sa pure complexité, ne peut être confondu dans son ensemble avec le Hezbollah.

Par conséquent, croire, avec Naftali Bennett, en l’équation « Hezbollah = Liban » signifie supprimer cette grande proportion de Libanais, très probablement la majorité, qui rejettent l’agenda du parti. Le fait que cette élection ait affirmé la diversité du Liban et montré que le Hezbollah peut, au mieux, s’appuyer solidement sur environ un tiers des parlementaires mérite d’être pris en considération. Si une défaite instantanée du Hezbollah n’est pas envisageable, le Liban n’est pas davantage une excroissance du parti, comme certains persistent à l’affirmer. Le plus grand ennemi, présent ou futur, du Hezbollah reste l’État libanais, et l’une des leçons de ces élections est la confirmation que le Hezbollah sait paradoxalement qu’il doit être une partie intégrante de cet État pour mieux lui échapper.


Ce texte est la traduction d’un article publié en anglais sur le site de Diwan.

Michael Young est le rédacteur en chef de Diwan, le blog du Carnegie Middle East Center. Dernier ouvrage : The Ghosts of Martyrs Square : An Eyewitness Account of Lebanon’s Life Struggle (Simon & Schuster, 2010, non traduit).

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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

COMME LE BIEN NE SE CONFOND PAS AVEC LE MAL !

Irene Said

Merci, Monsieur Michael Young !
Vous donnez dans cet article beaucoup de contentement à ceux qui ne peuvent qu'y trouver ce qu'ils cherchent sans cesse, à savoir une confirmation de leurs propres convictions...
Vous leur procurez ainsi beaucoup de jubilations...tant mieux !
Irène Saïd

C.K

Not in my name, merci Mr Young, cela redonne espoir.

LA TABLE RONDE

On devrait lire du Michael Young à longueur de journée, wow ! Pourquoi nous priver de tant d'intelligence ?

Non mais c'est vrai quoi , un article de cette qualité est tellement rare qu'on se demande ce que fait l'olj pour ne pas nous en abreuver .

Il a parlé du hezb libanais de la résistance de long en large , le hezb est l'élément central de son article , mais à aucun moment il ne l'a accusé de quoi que soit , il a présenté les faits avec une acuité désarmante.

Wow quelle performance ! Reste seulement que certains libanais arrivent à comprendre ce qui est écrit.

Merci Mikhael , merci mille fois .

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LA DEMISSION DE HARIRI AVEC SES JUSTES ACCUSATIONS SUIVIE PAR SON ANNULATION ET LA FORMATION BIZARRE ET CONTRE TOUTE LOGIQUE DES LISTES POUR LES ELECTIONS ONT SEME LE MECONTENTEMENT SURTOUT DANS LES RANGS SUNNITES MAIS CHRETIENS AUSSI CE QUI A RESULTE EN LE FAIBLE NOMBRE DES ELECTEURS DE CES COMMUNAUTES... LA COMMUNAUTE CHIITE OTAGE DES DEUX MILICES A PARTICIPE EN GRAND NOMBRE... DONNANT CES RESULTATS FAUX ET CONTRAIRES A LA VOLONTE REELLE DES LIBANAIS !
HARIRI, IL FAUT EN TENIR COMPTE ET ARRETER LES GAFFES ET LES ERREURS !

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