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Liban - Le génocide arménien

L’heure est venue pour un printemps arménien !

Alors que, depuis quelques années, le peuple arabe affirme son aspiration à la démocratie à travers le « printemps arabe », l’heure est venue pour un printemps arménien, l’heure de la reconnaissance.
Deux ans déjà, Deauville n’a pas changé, dit la chanson…
Cent trois ans déjà, la Turquie n’a pas changé, bronché, se disent les Arméniens…
Depuis cent trois avrils, on n’a cessé de cultiver dans une douleur indicible le devoir de mémoire. Les cadavres dans le placard et les survivants impunis sont exhibés sous l’œil des caméras, peuples et morale des peuples sont appelés à la barre, avec « rien » à la clé. Dans cette confusion anxiogène qui saisit à la seule évocation incantatoire du bon droit de l’humanité, le tribunal de l’histoire ne désemplit pas, même si les citoyens arméniens n’y sont guère convoqués.
L’insolent turc, séduisant avec ses arguments si fins, comme une pelle à gâteau découpe tout en douceur la dignité humaine…
Dans sa tombe, mon grand-père pousse un profond soupir. Qui ressemble étrangement à un flux ininterrompu de cent trois soupirs…
Ah  ! Le buste d’Atatürk se sent bien à l’aise !
Les disparus passent comme les flots, et Aintab, Ourfa, Djebel Moussa sont au milieu des périls…
Lorsque je regarde les Arméniens, je vois des océans d’énergie autour de l’arménité. Un immense gisement d’énergie, de travail, de créativité. L’« arménité », sorte de contrée imaginaire, bâtie dans la séparation, signifie que le sujet reconnaît en lui, et dans la réciprocité des regards, sa provenance d’un ailleurs.
Chaque famille arménienne possède en elle un fragment du massacre vécu dans la chair d’un parent alors enfant, souvenirs cachés dignement d’un épisode honteux de l’histoire de l’humanité.
Après un génocide pareil, tout le monde était, de toute façon, un peu mort. Il restait peut-être moins de vie dans les veines des rescapés errants que parmi les ossements de Deir ez-Zor.
Combien de morts ? Un million et demi…
Mais, au fond, les survivants eux-mêmes sont un peu morts : lorsqu’ils ont survécu à une telle souffrance, une telle horreur, peut-on toujours les appeler des êtres vivants ? Leur mémoire est brisée, une mémoire complètement en lambeaux, en bribes, qui revient par hésitations, par délits ou par murmures.
Restent les morts. Les os blanchis dans les déserts de Mésopotamie.
Dans les familles, parfois de vieilles photographies, un diplôme en osmanli, ou le récit passé des années englouties.
Combien de fois ai-je écrit sur le 24 avril 1915 ?
Dans le vide étendu et sans fin, et les ports de l’illusion, je me pose la question : «  Comment pouvons-nous aller loin avec indifférence ? »   Face à l’angoisse qui ne finit pas, c’est le silence «  glacial », impératif, unique.
Nous, les vivants, les vivants arméniens, et le reste des vivants libres, nous sommes dans un état de perte fondamentale, comme dénués de tout sauf du devoir de persistance, de conscience et de souvenir.
Ce devoir est à la fois pour nous sacrement, châtiment et récompense.
Depuis un siècle et trois ans, je porte sur mon dos le poids du génocide et je traîne derrière moi les années… Ma douleur atteint l’âge de mille siècles, et, derrière les murs de ces plaintes, il existe mille remparts…
Mille remparts, et, pour chaque rempart qui s’écroule, il y a toujours un autre qui apparaît et qui limite mes forces.
Pardonnez-moi, mais je suis amère ce 24 avril, un peu plus que les autres années…
Cent trois ans déjà, et le vice sourit.
 Et j’écris… Alors, je crie :
Femme arménienne, écris ton histoire.
Revendique ton printemps, un printemps propre, pur, non souillé, lavé de tout sang.
Écris ton printemps….Écris ton printemps comme les autres pays de la région.
Écris ton avril fatidique.
Tu n’es pas le printemps qui vient chaque printemps.
Entre et écris. Écris l’enthousiasme et la fatigue. La douceur et la force.
Écris l’acteur et le martyr.
Livre-toi à ta main, laisse ta main se répandre sur les sources.
Écris !
Ton mécontentement du silence, ta colère du tyran, ton affection du soleil, ta joie du printemps.
Mais parle et écris…
Mes mères arméniennes, mes sœurs arméniennes,
Vous êtes d’une espèce précieuse, rare, admirable. Vous avez la force exemplaire de la vie, et le désir inextinguible de pousser les ruines pour la reconnaissance du génocide.
Restez pour les femmes du monde entier ces exemples frissonnants de l’abnégation, du courage de la lutte, du temps à traverser. Vous avez cette lourde responsabilité, et personne au monde ne peut mieux la porter que vous.
Vous êtes debout, et le monde authentique, ou ce qu’il en reste, vous admire.
La mort a enterré la justice, elle a répudié les morts. Les enfants, les femmes, les hommes sont sous terre, ils sont décomposés jusqu’à leurs seuls cheveux.
Leurs pleurs ténus et leurs cris tournoient furtivement, envahissant la clarté de la nuit…
Comme on brûle un bâton d’encens à chaque anniversaire, les tourments et les éructions d’un monde frappé de silence et de décomposition secrète, pour avoir dévoré un 24 avril 1915 la chair et le cri encore vifs de ses enfants.
Dans le ruisseau du matin, je remue du doigt un secret, vert comme une feuille. J’écris un mot dans mon cahier et le referme.
Un geste suffit pour changer le monde. 

Un mot, UN PARDON. IL A TARDÉ…

Jackie DERVICHIAN
Chercheuse


Alors que, depuis quelques années, le peuple arabe affirme son aspiration à la démocratie à travers le « printemps arabe », l’heure est venue pour un printemps arménien, l’heure de la reconnaissance.Deux ans déjà, Deauville n’a pas changé, dit la chanson…Cent trois ans déjà, la Turquie n’a pas changé, bronché, se disent les Arméniens…Depuis cent trois avrils,...

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