L’histoire orale, une contribution inestimable à la paix civile et au dialogue

© Une photo de Ramzi Haïdar : dans un chateau à Aley pendant la guerre de la montagne en 1984

Dossier
20/04/2018


L'histoire orale est une pratique et une théorie. En pratique, l'histoire orale est un enregistrement audio ou vidéo d'informations historiques obtenues à travers une interview qui contribue à la compréhension du passé. Souvent décrite comme la méthode de recherche historique la plus ancienne, l'histoire orale a été utilisée, par exemple, par le « père de l'histoire » dans la Grèce antique, Hérodote, et son étudiant Thucydide, qui ont recueilli des témoignages oraux pour écrire leurs textes. Mais l'histoire orale ne se résume pas à interroger, « c'est un domaine d'étude et une méthode pour rassembler, préserver et interpréter les voix et les souvenirs des personnes, des collectivités et des acteurs d’événements passés »(1).


L'histoire orale telle que nous la connaissons aujourd'hui a émergé dans les années 1960 avec l'invention du magnétophone portable et a été galvanisée par les mouvements de militants féministes, anti-guerre et des droits civiques. En effet, des chercheurs de plusieurs disciplines (historiens, anthropologues, sociologues, folkloristes, etc.) étaient descendus dans la rue pour recueillir les expériences quotidiennes des gens ordinaires, afin d’enregistrer l'histoire du début à la fin, en bravant les récits historiques traditionnels dominés par les « grands hommes » et les « grands événements » du passé. Avec son attrait populaire et son approche pratique, l'histoire orale a fait descendre l'histoire de sa tour d'ivoire, pour en faire un autre type de récit basé sur le dialogue et l'échange. 

Ce qui rend l'histoire orale différente

Ce qui rend l'histoire orale différente, c'est son oralité même, sa subjectivité, sa dépendance à la mémoire et les relations qu'elle entretient entre mémoire et histoire, entre passé et présent, entre interviewer et narrateur. Cependant, cette dépendance à la mémoire en tant que sujet et source, contribue aussi à la perception de son manque de fiabilité en tant que source historique. À mesure que l'histoire s'est établie comme une discipline académique formelle à la fin du XIXe siècle, l'objectivité scientifique a été déterminée par des études historiques fondées sur des sources issues d'archives écrites. Mais même dans les archives, les documents sont sélectionnés par les archivistes, traduits à partir des dossiers judiciaires (oraux), et la possibilité d'objectivité ou de pure vérité historique est elle-même inaccessible. En effet, l'historien oral Alessandro Portelli affirme que « ce qui rend l'histoire orale différente, c'est qu'elle nous en dit moins sur les événements que sur leur signification ». L'histoire orale place la question de la subjectivité au centre de l'interview. « Que s'est-il passé ? », mais aussi « comment vous sentez-vous par rapport à ce qui s'est passé ? »(2). La collecte d'entrevues, sujette à analyse et enquête critique, permet de mieux comprendre ce que le passé signifie pour ceux qui l'ont vécu, le rendant ainsi accessible, tangible et pertinent pour la vie des gens.


L’histoire orale au Liban

Alors que plusieurs initiatives importantes ont été mises en place avec des institutions académiques telles que l'Université américaine de Beyrouth, l'Université de Balamand et l'Université Saint-Esprit de Kaslik, l'histoire orale reste une ressource inexploitée au Liban. En effet, ce sont surtout des acteurs de la société civile et des ONG comme ForumZFD, UMAM Documentation and Research et Fighters for Peace qui ont expérimenté les méthodes d'histoire orale pour relever le défi du passé récent du Liban, à savoir la guerre civile. En l'absence d'un programme d'histoire nationale unifié, ces organisations ont joué un rôle vital en s'associant à l'Association libanaise pour l'histoire pour tenter de faire connaître l'enseignement de la guerre dans les écoles publiques et privées. Bien que n'étant pas le seul pays post-conflit sans curriculum d'histoire nationale mis à jour, le Liban ne peut progresser en tant que société si son histoire officielle reste figée en 1943. Comme on le sait, l'éducation historique est essentielle à la construction de l'identité nationale et à la paix civile. Lorsque l'on aborde des histoires contestées, l'intégration d'une approche orale dans un programme d'histoire est une façon d'aborder les questions sensibles.


Comment l'histoire orale peut contribuer à la paix civile au Liban

L'histoire orale consiste avant tout à écouter et à écouter une diversité de voix. S'il y a une caractéristique dont le Liban est fier, en termes régionaux et mondiaux, c'est sa diversité. Dans ce contexte, l'étape logique consiste à s'éloigner des tentatives opposées de s'accorder sur une seule approche narrative du passé libanais et à se concentrer plutôt sur la construction d'une approche narrative multiple qui célèbre la diversité et favorise la compréhension des multiples perspectives du passé. L'histoire orale donne aux étudiants l'accès à des expériences historiques individuelles, et dans le cas de la guerre, met en évidence la futilité de la violence comme moyen de résolution des conflits. En ce sens, l'histoire orale fonctionne non seulement pour empêcher que « l'histoire se répète », mais aussi pour contester la maxime réductrice que « l'histoire est racontée par le vainqueur ». De plus, l'histoire orale permet aux enseignants et aux élèves de travailler ensemble en partenaires et participants à la fabrication de l'histoire. Fondée sur la compréhension et le respect mutuels, l'histoire orale peut apporter une contribution inestimable à la paix civile au Liban et servir de plateforme pour encourager le dialogue, l'acceptation et l'histoire de la diversité.


* Historienne orale et chercheuse indépendante


1. Oral History Association: www.oralhistory.org/about/do-oral-history/

2. Alessandro Portelli, The Death of Luigi Trastulli and Other Stories (CUNY, 1991), 2.


Les articles, enquêtes, entrevues et autres, rapportés dans ce supplément n’expriment pas nécessairement l’avis du Programme des Nations Unies pour le développement, ni celui de L'Orient-Le Jour, et ne reflètent pas le point de vue du Pnud ou de L'Orient-Le Jour. Les auteurs des articles assument seuls la responsabilité de la teneur de leur contribution.


Oral History: An Invaluable Contribution

to Civil Peace and Dialogue


Oral history is a practice and a theory. In practice, oral history is an audio or video recording of historical information obtained through an interview that contributes to an understanding of the past. Often described as the oldest method of historical research, oral history was used, for example, by Herodotus, the Ancient Greek «father of history,» and his student Thucydides to collect oral testimonies and write their histories. But oral history is more than interviewing, «it is a field of study and a method of gathering, preserving and interpreting the voices and memories of people, communities, and participants in past events.»(1)

Oral history, as we know it today, emerged in the 1960s with the invention of the portable tape recorder and was galvanized by the social activism of the feminist, anti-war, and civil rights movements. Indeed, researchers from many disciplines (historians, anthropologists, sociologists, folklorists, etc.) took to the street to collect the everyday experiences of ordinary people, to record history from the bottom up, thus challenging traditional top-down historical narratives dominated by the «great men» and «great events» of the past. With its popular appeal and hands-on approach, oral history brought history down from its ivory tower to make a different kind of history based on dialogue and exchange.


What makes oral history different?

What also makes oral history different is its very orality, its subjectivity, its reliance on memory, and the relationships it fosters: between memory and history, past and present, and interviewer and narrator. Oral history’s dependence on memory as both subject and source, however, is what contributes to perceptions of its unreliability as a historical source. As History became established as a formal academic discipline in the late 19th century, scientific objectivity was determined by historical scholarship based on written archival sources. But even in the archives, documents are selected by archivists and translated from legal court (oral) records, and objectivity or pure historical truth is itself unattainable. Indeed, oral historian Alessandro Portelli argues that «what makes oral history different is that it tells us less about events than about their meaning.»(2) Oral history interviewing puts the question of subjectivity at the center of the interview and allows interviewers to ask not only «what happened», but also, «how do you feel about what happened?» The collection of interviews, subject to analysis and critical inquiry, provides a closer understanding of what the past means to those who lived through it, thereby making it more accessible, tangible, and relevant to people’s lives.


Oral history in Lebanon

While several important initiatives have been established with academic institutions such as the American University of Beirut, the University of Balamand, and the Holy Spirit University of Kaslik, oral history remains an untapped resource in Lebanon. It has largely been civil society actors and NGOs, such as forumZFD, UMAM Documentation and Research, and Fighters for Peace who have experimented with oral history methods to take on the challenge of addressing Lebanon’s recent past, namely the civil war. In the absence of a unified national history curriculum, these organizations, in partnership with the Lebanese Association for History, have played vital roles in trying to bring teaching about the war into public and private school classrooms. While not the only post-conflict society with no revised national history curriculum, Lebanon cannot move forward as a society if its official history ends in 1943. History education is inarguably critical to building national identity and ensuring civil peace. When dealing with contested histories, incorporating an oral history approach into a history curriculum is one way of broaching sensitive issues.


How oral history can contribute to civil peace in Lebanon

Oral history is, above all, about listening and listening to a diversity of voices. If there is one feature that Lebanon prides itself on, in regional and global terms, it is its diversity. In this context, the logical step is to move away from stymied attempts to agree on a single narrative approach to Lebanon’s past and instead focus on building a multiple narrative approach that celebrates diversity and fosters understanding of the multiple perspectives of the past. Oral history gives students access to individual historical experiences, and in the case of the war, showcases the futility of violence as a means to conflict resolution. In this sense, oral history works not only to prevent «history repeating itself,» but also contests the reductive maxim that «history is told by the victor.» Moreover, the oral history learning experience empowers teachers and students to work together as partners and participants in the making of history. Based on mutual respect and understanding, oral history can make invaluable contributions to civil peace in Lebanon and act as a platform to encourage dialogue, acceptance, and a history of diversity.

*Oral historian and independent researcher


(1) Oral History Association: www.oralhistory.org/about/do-oral-history/

(2) Alessandro Portelli, The Death of Luigi Trastulli and Other Stories (CUNY, 1991)




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