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Culture

C’est quoi (être) un homme ? Lina el-Khoury apporte quelques réponses...

Théâtre
08/03/2018

Une salle légèrement survoltée, pas comble, mais bien remplie, pour la première sans turbulence excessive de Haki Rjeil, mise en scène, interprétée et écrite par Lina el-Khoury avec un texte enjoignant les signatures de Fouad Yammine, Rami el-Tawil et Gabriel Yammine. 

Après le sulfureux et retentissant succès de Haki Neswan, version libanisée des Monologues du vagin d’Ève Ensler, pour révéler la nature intime de la femme, Lina el-Khoury se penche aujourd’hui sur les hommes. Pour lever les voiles sur les mystères et les zones d’ombre des détenteurs de chromosomes XY. Deux chromosomes dont les mécanismes déclenchent la différenciation sexuelle qui fait qu’un homme n’est pas une femme. 

Dans un décor aux allures bien spartiates avec tour penchée en bois brut, panneaux, écran de projection, colonnettes carrées et cubes en tons gris, l’atmosphère est décorativement abrupte et sans douceur. Cinq hommes sont invités par une femme qui lance un casting pour savoir ce que c’est qu’un homme. Trame bien crayeuse, à la confrontation directe et frontale. Pour croiser le fer des vocables qui en disent long sur les rapports qui unissent ou désunissent les sexes.



Les masques tombent

Les hommes, une brochette de cinq acteurs aux tempéraments différents, passent à la tribune ou au banc des accusés. Les histoires s’enfilent, les voix s’élèvent, les langues se délient, les masques tombent, la vérité libère personnages et public. Une vraie thérapie de groupe.

Longtemps, la masculinité a semblé aller de soi. Le machisme aussi. Il n’en est plus ainsi. Chaque homme devait ressembler à l’idéal viril qui dominait la culture que les sociétés ont décrétée. L’identité sexuelle, pierre angulaire, pomme de discorde ou de félicité d’un rapport immémorial depuis Adam et Ève, paraissait s’inscrire dans la nature. Or en ce siècle supersonique où l’on n’arrive plus à suivre le rythme trépidant des choses et des rapports, les évidences ne sont plus de mise. Les frontières entre le masculin et le féminin s’atténuent, et en mode et en parfum, l’audace est allée à l’unisexe… Et ces hommes sous les feux de la rampe sont invités à s’interroger sur leur identité la plus abyssale. Le testostérone et la bite ne répondent pas seuls à cette interrogation qui veut tordre le cou aux tabous et conventions sclérosées. Et les fanfaronnades au lit ou en dehors du lit sont actuellement objet de quolibets, tant la « chosette » s’est dégradée et superbanalisée.

Tiraillé, écrasé par le poids du labeur et des responsabilités, ravalé au niveau d’obscur tâcheron en cette société sans ménagement, l’homme qui perd de sa dignité et de sa morgue chaque instant doit se réinventer et se réaffirmer. Adieu au patriarcat et approche d’une mutation que les femmes observent avec avidité et tendresse même si les croix parfois l’emportent encore…

Alors ce quintette de spécimen masculin va défiler sur scène et se raconter. Panoplie et palette drôle et émouvante à la fois, avec des répliques tantôt corrosives, tantôt déchirantes où la vérité dans son plus simple appareil est mise à nu. Comme un accouchement douloureux. Entre humour gaillard et pathos, entre gaudriole et sens du sacrifice, entre amours futiles et grands sentiments, entre sexualité qu’on cache honteusement et pseudolibération à la James Bond, les hommes pourfendent la poire pourrie des vies ciselées et formatées par leur carrière, les attentes des autres, notamment celles des épouses, des progénitures et les diktats de la société et la loi du plus grand nombre.

Des fiertés chatouilleuses d’Artaban aux attitudes de coqs en furie en passant par les muscles et torses bombés, les hommes se dégonflent et évoquent finalement, chacun à sa manière, les limites de leur humanité souffrante. Et en attente d’espoir, de libération, d’égalité, d’harmonie, de réconciliation, de renaissance. 


Chutes de tendresse

Le texte de Haki Rjeil est sculpté en traits saillants et des chutes de tendresse, de demande de pardon, de soutien, de compréhension. Les répliques portent et font mouche, les confidences sont à la fois cocasses et touchantes, les situations dessinent bien le quotidien des jeunes et des moins jeunes. Ce banquier à la grande gueule au fond très cœur d’artichaut, ce faux mécanicien timide qui s’entortille pour le regard d’une donzelle à Zghorta, ce malabar gardien d’une institution qui ne joint pas les deux bouts et que sa conjointe malmène pour le bien des petits, ce père replet qui n’est pas le superman que sa fillette imagine, ce charmant jeune homme qui fait son « coming out » dans un environnement hostile qui se rit de la couleur fuchsia… 

Excellents sont les cinq acteurs qui défendent bec et ongles leur masculinité. Avec une palme distinctive pour Gabriel Yammine à la gouaille tonitruante, au geste ostentatoire, parfaite image du mec vieux jeu... La direction d’acteurs est sobre et simple en utilisant sagement l’espace scénique parfois comme pour un stand-up comedy. L’épisode de l’application (pour téléphones) Aziz, sur un questionnaire exclusivement masculin, reste une dérivation actuelle amusante.

Après Haki Neswan, il y a déjà plus de dix ans, Haki Rjeil était chose attendue. C’est déjà fait et tant mieux. Ce n’est pas une internationale des hommes, mais il faut y aller, car c’est un bon moment de théâtre choral libanais et une pertinente réflexion sociétale.


Théâtre al-Madina 

Tous les jeudis, vendredis et samedis soir, à 20h30. 


Fiche technique

Mise en scène : Lina el-Khoury.

Acteurs : Gabriel Yammine, Fouad Yammine, Tarek Tamim, Tony Maalouf, Joseph Zeitouni, Lina el-Khoury.

Texte : Lina el-Khoury, Fouad Yammine, Rami el-Tawil, Gabriel Yammine. 

Scénographie : Hassan Sadek.

Éclairage : Omar Mojaess.

Costumes : Suzy Chamaa.

La voix de l’application Aziz : Junaid Zein el-Dine. 






Lina el-Khoury, ni oracle ni Cassandre, mais femme épanouie. Photo DR



« Célébrer l’humanité, celle des hommes et celle des femmes... »


La dramaturge, metteure en scène et actrice, qui s’est battue pour la liberté la plus intime des femmes, force aujourd’hui les hommes à monter à la barre et à s’épancher en toute franchise et sincérité. La pasionaria des causes d’équité et d’harmonie, sans dommages collatéraux, répond aux questions de L’OLJ à l’occasion de la Journée de la femme. 


Que dites-vous aux filles d’Ève en cette Journée de la femme ?

J’aimerai remercier chaque femme pour son travail assidu, son combat constant et sa patience lorsqu’elle affronte la violence et la discrimination dans le but d’atteindre une société évoluée, caractérisée par l’égalité des droits et obligations entre toutes ses composantes. 


Que dites-vous aux hommes ? 

En cette Journée de la femme, j’aimerais remercier chaque homme pour le soutien continu et permanent dans notre combat : atteindre l’égalité dans les droits et les devoirs pour tout le genre humain.


Le message de « Haki Rjeil », qui cartonne déjà au théâtre al-Madina ?

Le message de Haki Rjeil est de jeter la lumière sur l’univers des hommes et d’en comprendre les particularités afin que ne domine pas l’image d’Épinal qui fait de lui le dominateur et le monstre. Lui, c’est un homme à qui la société a imposé un rôle qui l’a condamné à endosser une certaine image qu’il est difficile de changer. Mon souhait pour la société est la célébration de l’humanité du genre humain, que ce soit un homme ou une femme

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Sarkis Serge Tateossian

C’est quoi (être) un homme ?

l'homme est celui qui respecte la femme, qui se considère en toutes circonstances égale à la femme. C'est celui qui connait ses limites et ses capacités.
Nos respects Mesdames

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