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Moyen Orient et Monde

L’Iran périphérique, à la source de la contestation du pouvoir

Éclairage
04/01/2018

La géographie du mouvement de contestation qui se répand en Iran depuis plus d'une semaine contraste avec les précédentes manifestations. Plus d'une cinquantaine de villes, essentiellement petites et moyennes, ont pour l'instant été touchées par la vague de colère. Si le mouvement a pris naissance dans la ville sainte de Machhad, qui est aussi la deuxième plus grande du pays avec plus de quatre millions d'habitants, il touche pour l'instant davantage les zones périphériques, voire rurales, que les grandes cités urbaines.

À Machhad, bastion d'Ebrahim Raïssi, ancien candidat conservateur face à Hassan Rohani lors des dernières élections présidentielles de mai 2017, les manifestations auraient été instrumentalisées par les anti-Rohani, selon de nombreux analystes, pour mettre le président en difficulté. Mais les durs du régime semblent s'être fait prendre à leur propre jeu puisque le mouvement s'est propagé dans le reste du pays. Il a d'abord touché Kermanchah, une zone essentiellement « rohaniste » dans l'ouest de l'Iran, avant de se propager davantage dans la moitié ouest du pays. Téhéran est en revanche peu touchée, même si 450 personnes ont été arrêtées dans la capitale iranienne depuis samedi. Ces protestations trouvent leurs racines dans les modes de vie et d'expression à l'intérieur des zones périphériques. « On peut constater que dans les petites villes, le réseau social et l'influence des conservateurs est plus grande car il y a moins de contacts internationaux et moins de présence des partis réformateurs », explique à L'Orient-Le Jour Bernard Hourcade, géographe spécialiste de l'Iran. Si le mouvement a débuté dans des zones acquises à l'opposition, il s'est toutefois propagé à travers les provinces rurales qui avaient voté pour l'actuel président iranien, appartenant au camp des modérés. Plus que la division entre conservateur et modéré, c'est la fracture entre zone urbaine et zone périphérique qui semble ici mise en avant.

Ce qui représente habituellement le cœur de l'opposition au régime, à savoir les classes moyennes éduquées des grandes villes, se sont pour l'instant tenues à l'écart de ces manifestations. C'est notamment en cela que les événements actuels contrastent avec ceux qui avaient secoué le pays en 2009. À cette époque, l'impulsion avait été lancée depuis les grandes villes et surtout à Téhéran. En l'espace d'un mois, les affrontements avaient mobilisé des centaines de milliers d'individus et avaient provoqué la mort de 150 personnes. Lors de ces rassemblements, les participants, essentiellement originaires de la bourgeoisie, s'étaient tournés vers le leader de l'opposition de l'époque, Mir-Hossein Moussavi, pour protester contre le résultat de l'élection présidentielle. Aujourd'hui ce sont essentiellement des jeunes, parfois diplômés, des membres des classes populaires et modestes qui agissent sans meneur particulier mais à coups de slogans anticorruption et contre la situation économique du pays. « Ces derniers sont touchés par la crise économique et le chômage », décrypte Bernard Hourcade.

 

(Lire aussi : À Téhéran, les habitants restent sceptiques)

 

Trois Iran
Le mouvement met donc en relief plusieurs fractures au sein de la société iranienne. Entre les partisans du régime et les opposants, mais aussi au sein même de ces deux blocs. Il y a, dans une certaine mesure, trois Iran qui ont cohabité au cours de cette dernière semaine. Un Iran, plutôt défavorisé, vivant en périphérie, qui choisit de manifester contre la situation économique du pays. Un Iran qui, peu importe la situation géographique, continue de soutenir fermement le régime. Et un Iran, plus bourgeois, qui a fait pour l'heure le choix de rester à l'écart des manifestations. « Cette bourgeoisie intellectuelle, qui avait été réprimée en 2009, ne se manifeste pas car ce n'est pas son combat. On ne les voit pas sortir », confirme Bernard Hourcade. Ce dernier estime toutefois que malgré ces données, « il y a une très grande unité géographique en Iran, qui rend peu pertinente l'opposition campagne contre ville ».

L'évolution géographique du déroulé des manifestations peut rappeler, dans une certaine mesure, les événements de la révolution de 1979. À cette époque, le mouvement de contestation s'était opéré depuis les campagnes et s'était transféré progressivement vers les villes. Les régions rurales souffraient de la redistribution des terres du clergé par l'ancien chah d'Iran, appelée aussi « révolution blanche ». Le choc pétrolier de 1973 avait entraîné une migration des provinciaux vers les grandes villes, en quête d'un morceau de la nouvelle prospérité. Cette combinaison de contradictions avait alors profité à l'opposition religieuse menée par l'ayatollah Khomeyni. « Ce qui se passe aujourd'hui, c'est plus une révolte d'injustice, sociale, interne au système et qui n'a pas pour but de renverser le régime », conclut Bernard Hourcade.

 

 

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C,EST LA OU LE BAT BLESSE LE PLUS...

gaby sioufi

l'Iran bourgeois peut bien rester a l'ecart pour le moment,
l'Iran bourgeois peut se leurrer comme s'etaient leurres les libanais devant des dangers presents ET futurs ineluctables .

car la bourgeoisie n'etant jamais a l'origine d'un vrai soulevement, elle devra un jour payer un certain prix justement a la population qui se souleve .

rester donc a l'ecart c'est faire l'autruche.
nous en payons encore le prix ns autres libanais

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