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Moyen Orient et Monde

L’interventionnisme iranien dans la ligne de mire des manifestants

Éclairage

Aux slogans scandés pour critiquer la crise socio-économique se mêlent des cris de colère contre les interventions militaires du régime dans la région.

03/01/2018

Quand les manifestations commencent le 28 décembre en Iran, le chômage, l'économie en berne, la hausse des prix, la corruption sont les doléances principales des participants aux marches qui ont lieu à travers le pays. Une cinquantaine de villes au moins, une première depuis la révolution de 1978-79, sont touchées par cet élan de contestation. Les manifestants sont certes moins nombreux qu'en 2009, quand quelque trois millions d'Iraniens avaient crié leur colère suite à la réélection du président Mahmoud Ahmadinejad, mais leurs slogans n'en sont pas moins virulents : « Mort à Rohani », « Mort au guide », « Mort au Hezbollah », ou encore « Ni Gaza ni Liban, je voue ma vie à l'Iran ». De nombreuses vidéos – non vérifiées – circulent sur les réseaux sociaux, comme Telegram et Whatsapp, non cryptés, ou encore Twitter. Sur certaines, des manifestants déchirent des images du guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei, mais également du général Qassem Souleimani. Considéré comme un héros national, ce militaire, commandant de la force al-Qods (forces spéciales des Gardiens de la révolution islamique, et utilisées dans les opérations externes) et vétéran de la guerre Iran-Irak, est connu pour ses faits d'arme en Syrie. Il y a contribué à écraser les groupes hostiles au régime de Bachar el-Assad.

Les revendications socio-économiques sont bel et bien au cœur des rassemblements actuels, mais les critiques envers la politique étrangère iranienne foisonnent visiblement. L'influence de la République islamique est en plein essor depuis quelques années, notamment sur le plan régional. Le soutien du gouvernement, et plus particulièrement de sa ligne dure, à des groupes comme le Hezbollah, les houthis ou le Hamas, n'est pas uniquement idéologique. Il a aussi un coût, difficile à évaluer, mais qui pourrait s'élever à plusieurs milliards de dollars. L'aide iranienne aux houthis n'est pas ouvertement assumée par le régime, et la communauté internationale manque de preuves, mais s'élèverait, en armes et équipements militaires, à plusieurs millions par an. Les alliés libanais, syriens, palestiniens, irakiens etc., eux, bénéficient d'une aide conséquente qui s'élève à plusieurs millions de dollars par an également, sans compter les investissements indirects comme les armes, les rétributions de dizaines de milliers de combattants, l'immobilier ou la reconstruction. La Syrie engloutit, selon diverses estimations, plusieurs centaines de millions de dollars par an. Les détracteurs les plus virulents du régime, comme Israël, revoient ces estimations à la hausse. « Jetez seulement un œil à la taille de l'investissement iranien pour parvenir à l'hégémonie dans la région : cela revient à donner au Hezbollah entre 700 millions et un milliard de dollars par an », a déclaré le chef de l'armée israélienne, le général Gadi Eizenkot, lors d'une intervention à l'université IDC Herzliya. « Ces derniers mois, l'investissement dans le dossier palestinien est également à la hausse, dans un désir d'influence, avec une augmentation du financement (annuel) de la bande de Gaza pour le Hamas et le Jihad islamique porté à 100 millions de dollars », a-t-il ajouté, sans toutefois expliquer l'origine de ces chiffres.

 

(Lire aussi : Canicule printanière, l'éditorial de Issa Goraieb) 

 

Ressentiment généralisé
De quoi faire enrager la population iranienne qui s'estime flouée, particulièrement depuis l'élection de Hassan Rohani à la présidence depuis 2013. La levée progressive de sanctions internationales après l'accord sur le nucléaire n'a, en effet, toujours pas donné ses fruits, comme l'avait pourtant promis le président iranien, alors que l'engagement envers ses obligés n'a cessé d'augmenter chaque année.

Les manifestations actuelles ne sont pourtant pas si surprenantes. Pendant longtemps, « le régime a en partie justifié son interventionnisme régional par la protection des sites religieux contre les terroristes wahhabites, argument conforté par l'émergence de l'État islamique aux portes de l'Iran », explique Ali Fathollah Nejad, chercheur associé au Brookings Institute et à la Harvard Kennedy School. Mais le chercheur souligne une prise de conscience graduelle ces dernières années. « Il y a eu de plus en plus de voix s'élevant contre l'intervention (en Syrie), comme dans les universités de Téhéran ou de Tabriz, où des étudiants prenaient la parole devant des figures du régime pour critiquer très clairement l'intervention iranienne en Syrie. Ils disaient par exemple : "Où sont ces sites religieux dont on nous parle", ou encore : "Comment peut-on regarder les enfants syriens dans les yeux quand on est responsables du génocide contre eux ?" », raconte le chercheur, qui mentionne également de rares figures politiques à l'instar de Qolamhossein Karbaschi à s'élever contre la politique régionale de Téhéran. Ce technocrate, ancien maire de Téhéran, a ouvertement appelé à un règlement pacifique et diplomatique des conflits et crises touchant la région, au lieu de prendre les armes. Des propos qui lui ont valu d'être rejeté par la majeure partie du gouvernement, explique M. Fathollah Nejad. Dans un contexte de conflit politique entre les conservateurs et les réformateurs du régime sur les dossiers régionaux, de telles voix discordantes sont noyées par les discours triomphalistes du pouvoir. Difficile d'oublier le discours de Hassan Rohani au mois d'octobre vantant l'influence iranienne dans la région. « En Irak, en Syrie, au Liban, en Afrique du Nord, dans la région du golfe Persique, où peut-on mener une action décisive sans tenir compte du point de vue iranien ? » avait-il alors lancé.

Cette même politique régionale qui a tant contribué à la montée en puissance de la République islamique pourrait s'avérer être son talon d'Achille sur le plan interne. « Les Iraniens ont compris que le régime est plus intéressé à protéger le pouvoir iranien et conserver cette image de puissance qu'à s'occuper de la population », indique M. Fathollah Nejad. La mauvaise gestion des secours après le tremblement de terre de novembre, qui a fait plus de 500 morts, renforce cette image de négligence.
La colère populaire ira-t-elle jusqu'à pousser le pouvoir à revoir sa politique locale, puis régionale ? Rien n'est moins sûr. Le régime a graduellement durci le ton ces derniers jours, et semble camper sur ses positions.

 

 

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Le Faucon Pèlerin

"Ni Gaza ni Liban, je voue ma vie à l'Iran". Que de noblesse dans ce slogan. Si tous les hommes libres du monde, disent la même chose, la paix, l'égalité et la fraternité régneraient sur toutes la planète Terre.

LA TABLE RONDE

Comme par hasard l'Iran est le seul pays de la région qui se bat EFFICACEMENT CONTRE L'INJUSTICE FAITE AU PEUPLE PALESTINIEN ET À TOUTES LES MINORITÉS ETHNIQUES ET RELIGIEUSES.

Forcément ça ne peut pas plaire aux COMPLOTEURS qui s'accomodent bien des destructions faites au Yémen en BENSAOUDIE et dans les pays dans lesquels ils sont intervenus pour , soit disant nous apporter la paix la démocratie et l'égalité homme femme.

Cette petite révolte télécommandée ne passera pas , comme n'est pas passé le complot en Syrie du héros BASHAR et du Liban des héros de la résistance du hezb libanais .

Au passage , écouter les slogans utilisés c'est du même ressort qu'écouter nathanyahou à la knesset.
Bizarre, non ?

Irene Said

On finit toujours par récolter ce qu'on a semé !

L'Iran sème les troubles dans toute la région du Proche et Moyen Orient pour asseoir sa "puissance chiite"...dépensant pour cela des milliards de dollars...et négligeant son propre peuple !

A l'heure de la médiation totale de tout ce qui se passe dans le monde, une partie du peuple iranien découvre cela...et manifestement ne peut pas l'accepter...

Chez nous, au Liban, le Hezbollah qui lui aussi reçoit des millions de dollars pour exécuter les directives de Téhéran...combien de ces dollars sont investis pour le bien-être quotidien de "sa propre communauté chiite" vivant par exemple dans la banlieue-Sud de Beyrouth...?
Irène Saïd

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

FINANCER LES ACCESSOIRES DES PASDARANS DANS LES PAYS DE LA REGION POUR Y SEMER TROUBLES ET INSECURITE VA MENER L,IRAN SI CE N,EST AUJOURD,HUI CE SERA DEMAIN A SON DEMEMBREMENT...

George Khoury

la vrai democratie qui inclue toute les composantes de la societe, aussi injuste qu'elle peut l'etre parfois, est la seule solution a assurer au peuple d'un pays une juste distribution et redistribution des richesses. Toute les autres formes de gestion d'un pays sont moins optimales pour arriver a ce but. De par l'histoire, beaucoup de formes sont apparues, certaines sur le papier etaient tres bonnes, et d'autres ont reussi a vivre pendant plusieurs decennies, mais le chateau de carte est inevitablement retombe...

HABIBI FRANCAIS

L Iran a un immense territoire,d immenses richesses,un grande population,une facade maritime immense...vraiment inadmissible dans ses conditions l imperialisme d un tel pays,qui plus est soutenant la dictature genocide de Damas.

Bery tus

c'était a prévoir .. et oui ils ont raison ... pq des milliards devraient etre distribuer pour une hegemonie regional qui juste politique et idéologique sans aspect economique !?!

pq distribuer des milliards d'ailleurs quand, selon les économistes iraniens, le taux de chomage est de 35% !?!

Zorkot Mohamed

Ce sont des manifestations comme il y a de plus normal dans tous les pays du monde. Pourquoi donc se focaliser sur celles-ci ? Ah oui c'est l'Iran, le pays détesté parce qu'il entrave l'action impérialiste dans la région.
Pourquoi donc les médias ne prêtent pas attention aux manifestations dans le Hedjaz? Ah oui ce sont les saoud, les protégés d'Israël.

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