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Moyen Orient et Monde

Rohani le « modéré » marche sur des œufs

Décryptage

Le président iranien dispose d'une marge de manœuvre bien limitée pour répondre aux contestations populaires.

Julie KEBBI | OLJ
03/01/2018

Le régime iranien se trouve au cœur d'un cyclone depuis l'éruption de manifestations populaires de mécontentement à travers le pays le 28 décembre dernier. Mais c'est surtout la cible principale, le président Hassan Rohani, qui semble jouer le plus gros dans ce bras de fer avec la population et dont l'issue reste on ne peut plus incertaine pour le moment. Car les mouvements de protestations visent directement le bilan économique de celui qui en est à son second mandat à la tête de la République islamique derrière le guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei.

La réélection du « numéro deux » de Téhéran en mai dernier avec 60 % des suffrages avait été l'occasion pour M. Rohani de mettre en avant ses succès en termes économiques suite à la levée des sanctions américaines, mais surtout de promettre des avancées majeures pour les quatre prochaines années face à l'impatience grandissante des Iraniens. « Ce qui a été fait est loin des attentes de la population et du guide suprême », avait même déclaré l'ayatollah Khamenei deux mois avant l'élection présidentielle, surfant sur la vague des revendications d'une population lasse d'attendre l'impact des retombées économiques de la conclusion de l'accord sur le nucléaire iranien.

Les tensions qui se sont cristallisées en raison des promesses non tenues ont pris Téhéran par surprise. Tentant de calmer la rue, dimanche, M. Rohani a prononcé un discours visant à rassurer les Iraniens, mais surtout à récupérer politiquement les revendications des manifestants. « Notre économie a besoin d'une grande opération de chirurgie, nous devons tous être unis », a-t-il déclaré dans une allocution télévisée préenregistrée. Le régime « accueille positivement les critiques », il faut « même créer les conditions pour la critique, les protestations légales, y compris les manifestations », a-t-il poursuivi, tout en condamnant les violences. Cela n'aura cependant pas suffi pour arrêter le mouvement de contestation tandis que le bilan des morts s'aggrave (hier soir, 21 personnes avaient été tuées depuis le début, le 28 décembre).

 

(Lire aussi : Canicule printanière, l'éditorial de Issa Goraieb) 

 

Une position délicate
Le « modéré » Hassan Rohani se trouve dans une position bien délicate. Car, au-delà de la population, le président iranien doit faire face aux conservateurs avec à leur tête l'ayatollah Khamenei, à qui il doit également rendre des comptes. Ces derniers détiennent des pans entiers de l'appareil étatique iranien. Armée, politique étrangère, pouvoir judiciaire ou encore exécutif : ces domaines sont de véritables chasses gardées dont M. Rohani doit s'accommoder.

Dans ce contexte, le président iranien dispose donc d'une marge de manœuvre particulièrement limitée pour répondre aux contestations alors qu'il ne peut prendre toutes les décisions directement. « M. Rohani peut faire le jeu des conservateurs en prenant des mesures répressives », explique à L'Orient-Le Jour Thierry Kellner, auteur de L'histoire de l'Iran contemporain et professeur à l'Université libre de Bruxelles. Cela signifierait cependant qu'il serait « empêché d'appliquer son programme économique et sur les droits humains », ajoute-t-il. À double tranchant, « cette option risquerait de compromettre son image à l'international, confortant ainsi les conservateurs et certains milieux américains », précise le spécialiste. Selon certains observateurs, les protestations auraient été fomentées par les conservateurs pour déstabiliser M. Rohani à Machhad, la ville (du nord-est de l'Iran) où le mouvement a débuté, avant de dégénérer.

S'il est trop tôt pour savoir quelles peuvent être les répercussions sur sa carrière politique, M. Rohani joue clairement très gros avec cette crise. « Il peut essayer de répondre à un minimum de demandes protestataires sans pour autant se laisser déborder et encore moins laisser la porte ouverte à un changement de régime », estime M. Kellner. « M. Rohani marche sur des œufs tant en interne qu'à l'international », poursuit-il.

 

(Lire aussi : L’interventionnisme iranien dans la ligne de mire des manifestants

 

« Ennemis jurés de l'Iran »
Le président iranien dispose néanmoins actuellement d'un avantage alors que la contestation ne s'est pas encore propagée à l'ensemble du pays et que les classes moyennes, qui sont le cœur de son électorat, restent en retrait pour le moment. Pour autant, les camps conservateurs et réformateurs semblent être conscients des risques d'une escalade face à une situation bien différente du mouvement vert qui avait suivi l'élection du conservateur Mahmoud Ahmadinejad en 2009. Le conflit n'est pas polarisé entre conservateurs et réformateurs cette fois-ci, puisque les deux camps sont mis dans le même sac et assimilés au régime par les contestataires. En comparaison à 2009, la réticence à utiliser des moyens répressifs sévères marque une certaine prudence de l'ensemble de la classe politique, qui veut contrôler le mouvement sans pour autant renforcer le camp adverse. L'ayatollah Khamenei s'est cependant fait bien plus virulent que M. Rohani face aux contestations. Ce dernier s'en est tenu à dénoncer les « fauteurs de troubles et les hors-la-loi ». Le guide suprême a pour sa part mis l'accent sur la théorie d'un complot organisé par Washington pour déstabiliser le pays. « Les ennemis (de l'Iran) se sont unis en utilisant leurs moyens, leur argent, leurs armes (...) et leurs services de sécurité pour créer des problèmes au régime islamique », a déclaré l'ayatollah Khamenei en se référant aux États-Unis dans une allocution télévisée. La différence avec le discours de M. Rohani est symbolique, marquant un peu plus le clivage entre le « modéré » et la frange des conservateurs.

Plus tard dans la journée, le groupe réformateur de l'ex-président Mohammad Khatami a pourtant tenu une dialectique bien similaire, s'appuyant sur le nationalisme particulièrement prégnant des Iraniens. « Les ennemis jurés du peuple iranien, à leur tête les États-Unis et leurs agents, (...) ont soutenu et encouragé les fauteurs de troubles et les actions violentes, ce qui montre la profonde duperie de ceux qui prétendent défendre la démocratie et le peuple iranien », peut-on lire dans le communiqué du groupe.

L'enjeu principal pour l'ensemble de la classe politique est donc d'imposer une certaine ligne narrative pour rappeler l'ennemi principal et rediriger la colère interne vers l'ennemi traditionnel de Téhéran. Mais cette stratégie par le discursif est également « un moyen de permettre la répression », note M. Kellner. Selon le spécialiste, « réformateurs et conservateurs ont pour intérêt la survie du régime, la République islamique restera donc très pragmatique dans ses décisions » malgré la lutte entre les deux camps.

 

 

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