Nos Lecteurs ont la Parole

Payante servilité

par Youssef MOUAWAD
OLJ
03/01/2018

Le crime ne paie pas, mais Dieu que la servilité est payante en nos contrées ! Et pourtant, il n'y a pas crime plus méprisable.
Le refus d'être servile était pour Kant un « devoir envers soi-même en tant qu'être moral » : une obligation de ne pas entretenir avec autrui une relation basée sur la soumission et la flagornerie. Fléchir devant l'autre constituerait une violation du principe moral d'égalité.
Mais nous sommes au Moyen-Orient et notre culture politique procède d'une vision de la société qui est loin d'être égalitaire.
Alors je ne me vois pas en train de crier au scandale devant le spectacle dont nous régalent les politiciens. Que ne ferait un ministre pour prouver sa loyauté à l'égard du zaïm auquel il doit son maroquin ? Il attendrait, des heures durant, sans rechigner, pour être reçu (ledit zaïm étant occupé à sa sieste ou à ses ablutions, que sais-je ?). Est-ce révoltant ? Non, puisque c'est l'usage « antique et solennel »... Quand le Liban croupissait sous occupation syrienne, des messieurs de chez nous, et pas du moindre acabit, se pressaient à Damas et se morfondaient des jours durant, dans l'attente d'être adoubés par les apparatchiks du régime. Paris (ou Beyrouth) vaut bien une messe et quelques humiliations publiques ou privées, de la part d'un officier traitant, font partie du parcours de l'impétrant. Quelle idée de s'y attarder !
C'est que la servilité n'est jamais gratuite, et c'est qu'elle est toujours intéressée. Elle fait et défait les carrières ; elle porte au pinacle les ambitieux, ceux qui savent ravaler leur fierté pour emprunter l'échelle de l'ascension sociale.
Mais à y regarder de plus près, les vils courtisans sont des gens plus à donner en exemple qu'à accabler. Ils sont hardis, ils ne craignent pas les rebuffades. C'est qu'en dépit de leur vilenie, ils ont un courage qui n'est point donné à tout le monde : celui de perdre le respect qu'ils ont de leur propre personne. Quémandeurs et flatteurs ont une telle force de caractère, qu'ils ne s'emportent jamais, quelle que soit l'offense qu'ils doivent subir pour arriver à leur but. En ce sens, il peuvent passer pour invincibles*.
De telles gens sont indispensables pour la conduite des affaires publiques. Il s'agit de réalistes qui ne s'encombrent pas de principes, et puis une fois l'acquiescement du prince de l'heure acquis, ils auront tout le loisir d'exercer cette liberté qu'ils ont cédée au plus offrant. « Cirer les pompes » des puissants et piétiner les entités moindres, à savoir les pauvres gens, ce n'est pas là une pratique individuelle ! Cela relève de l'essence même de notre formation à la politique et de notre socialisation.
J'ai vu certains de nos distingués diplomates faire le siège d'ex-seigneurs de guerre : ils sollicitaient des postes à la mesure de leur talent et de leur obséquiosité. J'ai vu des fonctionnaires faire antichambre et réclamer la protection clientéliste de tel notable. J'ai vu un leader religieux intervenir en faveur d'un magistrat véreux.
J'ai vu et j'ai vu... et ce n'était pas beau à voir.
Nos élus sont généralement reconduits dans leurs cazas respectifs. Nous ne pouvons rien contre cela. Dans notre administration publique, en revanche, des mesures prophylactiques peuvent être envisagées. Et n'étant pas du tout démocrate, je prendrai exemple sur MBS. Une purge s'impose, mais les prévenus, ces asservis de tous bords, seraient trop à l'étroit dans un hôtel Ritz-Carlton comme à Riyad. Vu le nombre de scélérats, une chaîne d'hôtels ne suffirait pas à loger tout ce beau monde !

Youssef MOUAWAD
*Baltasar Gracian (1601-1658), « L'Homme de Cour ».

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