Culture

Émilio Trad livre les secrets du temps

Décryptage

L'artiste argentin d'origine libanaise expose à la nouvelle galerie Cheriff Tabet.

17/11/2017

Les mystérieuses toiles d'Émilio Trad, habitées par des figures hiératiques, sont parsemées de symboles. Comment aborder l'expression visuelle de l'artiste argentin d'origine libanaise ? L'artiste en donne les clés en décortiquant l'une de ses toiles exposées à la galerie Cheriff Tabet intitulée Scène sur Seine II.

« Le thème ou le sujet sont juste un prétexte pour entrer dans une toile. Dans cet espace bidimensionnel, l'artiste que je suis doit quelque part repérer les énergies célestes, l'harmonie présente dans le cosmos, pour l'introduire à l'intérieur de chacune des œuvres et créer ainsi une espèce de balance en respectant la règle d'or, l'équilibre des formes, de la lumière et des couleurs. Le but ultime reste d'exploiter cet espace bidimensionnel pour lui ajouter une troisième dimension et lui donner vie. Il faut creuser afin de pouvoir s'approprier l'image », explique-t-il. Il en découle une composition d'une précision absolue où la beauté résulte d'abord ou peut être uniquement des proportions, de l'harmonie et d'un équilibre dont l'apparence inspire un sentiment de sécurité. « Je ne travaille jamais la perspective en tant que telle, mais superpose dans une même toile au moins cinq plans qui créent une profondeur sans aucun point de fuite. » Face à la toile qu'il décrypte, un trottoir constitue le premier plan, ensuite la rambarde, la Seine, et, enfin, en arrière-plan, la Samaritaine et les bâtiments qui la côtoient. « Il serait trop simple d'avoir recours à la perspective quand on peut user de la magie, un peu à la manière de Giorgio Morandi », relève Émilio Trad. Alors les teintes se précisent, les objets s'imbriquent les uns dans les autres, se superposent, se joignent, se fondent en un rythme poétique, abstrait et lumineux.

 

(Pour mémoire : Entre tradition et modernité, les géants impassibles d'Émilio Trad)

 

« Ces personnages sont ma famille »
« Mes personnages sont ma signature. Ils semblent émerger d'un monde fantastique, mais n'en demeurent pas moins un élément de composition comme un autre, rien qu'un prétexte pour créer une ambiance. Je ne cherche jamais à portraiturer, ils ne sourient pas, ne pleurent pas non plus. Leur regard souvent énigmatique et interrogateur, c'est un peu moi qui pose des questions sur la physique, la métaphysique de l'art, la beauté du monde, l'harmonie du contraste entre le monde moderne et l'Antiquité, comme une confrontation avec nos maîtres. Ces personnages m'accompagnent de toile en toile, ils sont ma famille. Lorsque l'on s'éloigne des classiques, on ne sert plus le culte de la beauté, mais celui de la laideur, et on sombre dans une peinture facile, celle qui crée des individualités. La vraie révolution de la peinture doit se faire à l'intérieur de la tradition. En l'abandonnant, on perd le fil d'un savoir ancestral tellement solide. »
Par-delà le classicisme apparent de cette recherche, l'artiste développe une problématique d'une grande modernité. À l'exemple des anciens, sa peinture se révèle lentement, peu disposée à satisfaire la rapidité des regards contemporains. Alors l'apparente monotonie se métamorphose et l'harmonie ultime, celle qui se dissimule derrière les choses visibles, transparaît.

Émilio Trad accorde beaucoup d'importance aux symboles toujours présents dans ses toiles comme l'horloge, le sablier ou l'équerre, qui se rapportent au temps, à son passage, à sa mesure, à sa fuite.
Mais l'artiste lance également des messages subliminaux à travers ses personnages. Aujourd'hui, plus personne ne lit, semble dire le peintre à travers ce lecteur inséré à la gauche de la toile, et le tableau placé sur un chevalet au premier plan dénonce pour sa part l'abandon des visiteurs pour les musées. On n'apprend plus à regarder, dit-il. «  Certains peuvent voyager à travers le monde et ne rien en voir. Pour parvenir à sa compréhension, il est nécessaire de ne pas trop en voir, mais de bien regarder ce que l'on voit », disait Morandi. Pour Émilio Trad, c'est la pédagogie d'aujourd'hui qui en est responsable, la facilité d'avoir tout à portée de main, une pédagogie orientée vers un règne quantitatif et non qualitatif. Quand aux animaux, en l'occurrence les chiens, ils sont les gardiens de la beauté et prônent la fidélité, peut-être celle de l'artiste pour l'art classique.

Émilio Trad s'inscrit dans cette lignée d'artistes qui, comme disait Alexandre Soljenitsyne, ont une conscience plus aiguë que celle des autres de l'harmonie du monde, de sa beauté et de l'apport de l'homme qu'ils doivent transmettre intelligemment aux autres.

Galerie Cheriff Tabet
D Beirut, Bourj Hammoud
Émilio Trad, « Les bords de Seine »
Jusqu'au 28 novembre.
Tél. : 01/253664.

 

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