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Liban

Zeina Daccache, la voix des couches sociales défavorisées

Portrait de la semaine

Dans sa quête de soi, la comédienne a découvert la dramathérapie, une discipline qui lui a permis de faire entendre la voix des groupes marginalisés. Le travail effectué pendant plus d'une décennie a contribué à briser plusieurs tabous.

13/11/2017

Son nom est lié à la dramathérapie, une discipline qu'elle a introduite dans des geôles du Liban depuis 2008, dans le but d'aider les prisonniers à supporter leur quotidien. Elle s'est retrouvée à briser des tabous, défendre les droits des détenus, œuvrer pour amender certaines lois qui leur portent préjudice, mais surtout à faire entendre leur voix.

Zeina Daccache, comédienne connue pour le personnage d'Iso qu'elle avait interprété pendant de longues années dans le cadre d'un feuilleton satirique diffusé sur l'une des chaînes locales, a décidé de mettre l'art, domaine qui la passionne, au service de la cause sociale.

Cela n'est pas étrange pour cette femme, qui, dès son plus jeune âge, consacrait le plus clair de son temps libre à venir en aide aux plus démunis plutôt que de flâner en compagnie des adolescentes de son âge. « Durant mes vacances d'été, je me portais volontaire au sein d'associations qui venaient en aide à des personnes avec un handicap physique ou mental », se souvient-elle.

Cet engouement pour la cause sociale lui a été inculqué par sa mère, qui, « au lendemain de la guerre civile, nous avait inscrits dans des camps organisés par l'Unicef à l'intention des enfants défavorisés ». « Nous vivions dans une région monochrome (Zeina est du Kesrouan), se rappelle-t-elle. Dans ces camps, je rencontrais des enfants appartenant à d'autres religions. J'étais surprise de découvrir un monde différent du mien. » Pour l'adolescente « curieuse » qu'elle était, « cela était enrichissant sur le double plan personnel et intellectuel ».

« L'imam Moussa Sadr a toujours dit que le Liban est riche par sa diversité confessionnelle et culturelle, poursuit Zeina Daccache. Il a toujours prôné l'importance d'aller vers l'autre. Malheureusement, nous vivons toujours dans des sociétés claniques. »

À la rercherche de soi

Pendant des années, tout ce qu'elle entreprenait ne la satisfaisait pas. Les études de théâtre qu'elle a suivies, la participation à des spectacles montés par les plus grands dramaturges sur la scène libanaise n'arrivaient pas à combler « le vide » qu'elle ressentait. « L'idée de finir en train d'évoluer dans le cercle clos des artistes m'était insupportable, déplore-t-elle. Je ne voulais pas de ce milieu sélectif qui ne s'adresse qu'aux personnes d'un certain niveau culturel, faisant fi de la grande majorité de la société. »
Le sentiment d'insatisfaction était tel que la jeune actrice a alors pensé laisser tomber le théâtre « pour faire des études d'interprétation ». Elle a même « fait une thérapie pour identifier la cause de ce malaise, d'autant que, du point de vue de la société, j'avais tout ».

Dans cette quête de soi, Zeina Daccache a poursuivi des études de théâtre à Londres avec Philippe Gaulier, « qui estime que le théâtre est un outil d'émancipation pour tout un chacun ». De retour au Liban, en 2001, elle décide d'introduire le théâtre à l'ONG Oum el-Nour, qui prend en charge les toxicomanes. « J'étais convaincue que si le théâtre ne sert pas la société, il n'a aucune utilité », affirme-t-elle. Elle avait 23 ans. Elle s'est ainsi portée volontaire pour y organiser des ateliers de théâtre pour une période de trois mois, « lesquels se sont étalés sur six ans ».

Tout au long de cette période, le projet de vie de la jeune femme commençait à prendre forme. Zeina Daccache a suivi entre-temps des études de psychologie. « J'ai alors réalisé que la psychologie, combinée au théâtre, peut faire un changement dans la vie des gens », raconte-t-elle. Menant une recherche dans ce sens, elle a découvert la dramathérapie, une discipline alors enseignée aux États-Unis. Elle s'y inscrit. « Lorsque je suis rentrée au Liban, les gens me prenaient pour une folle », déclare-t-elle, sur ce ton humoristique qui lui est propre et qui lui permet d'analyser avec perspicacité la société libanaise, lui adressant par la même occasion des messages incitant à la tolérance, au changement et à l'acceptation de l'autre.

Dans les prisons

En 2006, au lendemain de l'offensive israélienne, Zeina Daccache a réalisé son premier atelier de dramathérapie, avec des femmes du Liban-Sud. Une expérience pas moins que « fabuleuse ». Un travail qu'elle a documenté dans un film applaudi dans de nombreuses conférences internationales sur la dramathérapie.

La confiance de la jeune femme en elle-même commençait à grandir. Elle voyait grand aussi. « Lors de mes études aux États-Unis, j'ai eu la chance de travailler avec Armando Punzo, un réalisateur italien qui a introduit la dramathérapie dans la prison Volterra, souligne-t-elle. J'avais même suivi une formation avec lui. » Elle a voulu faire la même chose à la prison de Roumieh. Elle était confiante que les responsables allaient applaudir son projet.

Désillusion. « Mon projet a été refusé par les autorités libanaises et j'ignorais les causes, déplore-t-elle. C'est alors que j'ai commencé à comprendre comment fonctionne le pays. » Elle a ainsi appris que son projet ne verra pas le jour « sans l'appui de personnes influentes ». « Le hasard m'a conduite à la porte de Ghassan Moukheiber (rapporteur de la commission parlementaire des Droits de l'homme) qui n'a pas hésité à soutenir mon projet, ainsi que Mme Bahia Hariri (présidente de la commission parlementaire de l'Éducation) », se souvient-elle.

Au terme de trois refus et d'un an et demi d'efforts acharnés, Zeina Daccache a enfin pu introduire, en 2008, les ateliers de théâtre à la prison de Roumieh, grâce à un financement de l'Union européenne. Ceux-ci ont été clôturés par une représentation de Douze Libanais en colère devant un grand nombre de responsables. Cette pièce a soulevé la question de la peine de mort, de la discrimination, de la routine dans les prisons, et a appelé à l'application de la loi 463 sur la réduction des peines, votée en 2002. Deux mois plus tard, les décrets d'application de ladite loi ont été publiés.

Les ateliers de théâtre ont été dupliqués dans la prison des femmes à Baabda et couronnés par la représentation du spectacle Shéhérazade, qui a mis l'accent sur la violence faite aux femmes, le mariage des mineures... Les documentaires réalisés au terme de ces deux projets ont été présentés dans des festivals internationaux et plusieurs fois primés.

De retour à la prison de Roumieh, Zeina Daccache a présenté l'an dernier Johar... aux oubliettes, une pièce qui s'est penchée sur l'injustice dont sont victimes les prisonniers de l'Immeuble bleu de Roumieh, c'est-à-dire ceux qui souffrent de maladies psychiques ou mentales. Conformément à loi, ils ne peuvent être libérés que lorsqu'ils « guérissent », alors « que cela est impossible dans leur cas ». Quelques mois plus tard, sept députés ont adopté deux projets de loi préparés par son ONG, Catharsis. Les textes sont actuellement en examen aux commissions parlementaires de la Santé et de l'Administration et de la Justice : le premier propose l'amendement de certains articles du code pénal relatifs aux malades mentaux ou psychiques ayant commis des crimes, et l'autre concerne la problématique relative à la remise en liberté des prisonniers condamnés à perpétuité ou à la peine capitale.

Arrêter de fumer...

Catharsis grandit. Les ateliers de dramathérapie se multiplient et s'adressent à un public hétéroclite, uni toutefois par sa fragilité : employées de maison, réfugiées syriennes, femmes palestiniennes dans les camps, personnes souffrant de maladies mentales... « J'ai formé des jeunes qui poursuivent le travail initié dans les prisons », annonce Zeina Daccache. Depuis quelques années, aussi, ces ateliers sont ouverts à des particuliers dans un but de développement personnel, « un moyen pour moi de financer les projets sociaux ».

Quel est son plus grand rêve ? « Arrêter de fumer », s'empresse-t-elle de répondre, tirant sur sa énième cigarette de la soirée. Elle reprend après un moment de silence : « Je n'ai jamais eu de rêves. Mes projets sont toujours sur le court terme. Toutefois, j'ai des images d'une maison dans un village lointain, avec un centre de dramathérapie où les gens viendront, le temps d'un week-end, pour une retraite d'autoréparation. Mais je ne force pas les choses. Si ce projet doit voir le jour, le Ciel me dirigera... »


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