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Cinéma

Des planches à l’écran pour être encore plus nombreux à planer

Focus

Au théâtre al-Madina avait lieu lundi dernier une rediffusion de la pièce de théâtre « Johar... up in the air », jouée à la prison de Roumieh en mai dernier par les détenus eux-mêmes. Pas encore en format documentaire qui est en cours de montage mais une projection de ce travail théâtral intelligent et subtil.

27/10/2016

La prison de Roumieh. Aussi connue pour être la plus grande prison du Liban, que pour être l'une des plus surpeuplées. Parmi les détenus, certains vont bientôt sortir, certains sortiront un jour, certains ne sortiront jamais. La pièce se place dans le cadre du projet « The untold story of the forgotten behind bars », initié par l'organisation Catharsis et financé en partie par l'Union européenne. Ce projet veut pousser à une réforme du système pénal libanais, en particulier ce qui concerne les détenus atteints de troubles psychiatriques et les détenus condamnés à perpétuité. En effet, les prisonniers souffrant de maladie mentale, selon le code pénal libanais, les « aliénés » pour citer ce texte datant de 1943, doivent être enfermés dans une unité psychiatrique jusqu'à la « guérison ». Mais l'absence de moyens, de véritable unité spécialisée, de diagnostic fiable et de suivi, les condamne de fait à la perpétuité. Comme le dit sur scène un des détenus, « la maladie mentale et la prison sont une double peine ».
Pour ce faire, quatre axes de travail ont été décidés. Une étude sur la prévalence des troubles psychiatriques dans le milieu carcéral libanais. Une étude juridique du code pénal. Un projet de loi, en concordance avec les éléments dégagés par les deux études. Et donc une pièce de théâtre, aussi là pour donner un coup de projecteur médiatique sur le projet. Évidemment, le rôle de la pièce ne se limite pas à cela, ce n'est même pas sa fonction première. Catharsis, fondée par Zeina Daccache, fait la promotion de la thérapie par le théâtre, de la réhabilitation à travers l'art dramatique. Le résultat est bluffant.

Lévitation
Pour raconter leurs histoires de détenus à perpétuité ou encore atteints de problèmes mentaux, les comédiens jouent leur propre rôle ou celui de leurs camarades trop malades pour être sur scène. Le bal s'ouvre avec une danse très contemporaine où la disparité physique des uns et des autres est intelligemment exploitée. Viennent ensuite de cours sketches, des monologues et même des chansons. Un an et demi de travail qui n'aura pas été vain. Revendicatif, puissant, drôle, juste, subtil, sans jamais verser dans le pathos pour évoquer le sort de ces hommes qu'aucun ne souhaiterait partager. Leur folie, leurs espoirs, leurs combats. Même la manière dont la pièce a été filmée, sans montage aucun, est louable.
Là est le tour de force de cette composition théâtrale. Les comédiens attirent le regard du public et l'invitent à explorer leur monde. Paradoxe : alors qu'eux espèrent sortir, c'est en fait le spectateur qui y entre. Johar... up in the air. Mais c'est vrai qu'ils flottent, qu'ils lévitent. Portés par une authenticité et une force incroyable, une mise en scène très juste qui ne laisse jamais l'ennui s'installer. On passe d'un sketch comique d'une drôlerie étonnante à une déclaration personnelle touchante de sincérité. Grâce à ces détenus, ces hommes surtout, qui font plus que retrouver une dignité. Ils sont beaux, rayonnants. Sur leurs visages se lit un mélange de plaisir, de rage et d'envie.
C'est à chialer. Déjà parce que c'est beau, mais aussi parce que leur condition frappe de plein fouet et donne à réfléchir. Est-il possible devant le spectacle proposé de penser que ces hommes n'ont pas le droit à une seconde chance ? On voudrait les voir jouer, danser, chanter toute la vie. Soif de liberté, certes, mais aussi soif de dire, de parler, de crier. Du fond de leur cage sordide, ils veulent se montrer. Ils y parviennent, en créant ce pont, cette connexion avec le public et par conséquent le monde extérieur. Car ceux dont on ne voulait rien savoir, dont on voulait oublier jusqu'à l'existence, ne l'entendent pas ainsi et prouvent qu'eux aussi ont du potentiel.
La leçon est un uppercut volontaire dans la mâchoire du spectateur attentif, pour lui remettre les idées en place, offrir de nouvelles perspectives. On leur souhaite que cette expérience leur ait procuré du plaisir, du bonheur, autant qu'ils en ont donné au public. Et que mieux encore, elle soit un avant-goût de liberté, en faisant bouger les chaînes du code pénal et de la conscience collective. Pour vous laisser convaincre, cinq autres projections sont prévues à Beyrouth dans les prochains mois avant la sortie d'un documentaire en DVD.

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