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Liban

L’hommage à Samir Frangié, celui qui avait « la pureté du diamant »

Salon du livre

Avec la crise naissante en toile de fond, la pensée de l'apôtre du vivre-ensemble a été longuement honorée par les intervenants. « Nous rendons hommage à Samir Frangié dans une atmosphère de veille du 14 Mars », a déclaré le ministre de l'Éducation Marwan Hamadé.

06/11/2017

Il régnait une atmosphère particulière au Salon du livre de Beyrouth samedi, suite à la démission inattendue du Premier ministre Saad Hariri. Conscients de la gravité de la situation, les intervenants ont rendu hommage à la mémoire de l'un des artisans de l'intifada de l'Indépendance, Samir Frangié, disparu en avril 2017, en évoquant la nécessité d'un dialogue permanent face aux épreuves à venir. Le modérateur Antoine Courban a ouvert la séance de témoignages en rappelant « qu'il n'y a de place que pour le vivre-ensemble ». M. Courban a notamment abordé le projet inachevé de Samir Frangié pour « une Méditerranée du vivre-ensemble », soumis à Beyrouth au président français François Hollande, qui en avait accepté l'idée.

Les prises de parole se sont succédé autour de la table composée du ministre de l'Éducation Marwan Hamadé, de l'ambassadeur Bruno Foucher (représenté par Véronique Aulagnon de l'Institut français du Liban), du journaliste Jean-Pierre Perrin et de l'ancien ministre Tarek Mitri. Rappelant l'héritage légué par l'intellectuel engagé pour l'émancipation du Liban, Marwan Hamadé a salué « l'instigateur de la lutte pour un État fort, juste et démocratique ». « Nous rendons hommage à Samir Frangié dans une atmosphère de veille du 14 Mars », a-t-il déclaré, en précisant que « si Samir Frangié est bien l'apôtre du vivre-ensemble, à aucun moment il n'a été l'adepte de la reddition des valeurs libanaises, souverainistes et arabes ».

(Lire aussi : Samir Frangié, en jeune-turc)

Samir Frangié était sceptique face au compromis du 31 octobre 2016, qui avait abouti à l'élection de Michel Aoun à la présidence de la République. « Nous étions de ceux qui, avec Samir, avions de gros doutes. Néanmoins, nous pensions qu'il fallait donner une chance à cet arrangement, mais nous ne savions pas encore à quel point il allait être un marché de dupes au cours duquel le Liban a continué à s'enfoncer. Samir Frangié savait que le chemin de Damas allait mener à Téhéran », a-t-il expliqué sans ambages, concluant « qu'à un moment où toutes les guerres possibles menacent le Liban, l'esprit de Samir persiste ».

Artisan des idées progressistes

Pour le grand reporter Jean-Pierre Perrin, Samir Frangié était « une personnalité de feu, le volcan était en lui et c'est ce volcan qui l'a toujours poussé à dire non à la tyrannie et oui aux causes justes », parlant d'un homme « toujours dans la modération et jamais dans l'insulte ». Évoquant la mémoire du journaliste assassiné Samir Kassir, M. Perrin a cité Bernanos en saluant en Kassir et Frangié des hommes qui abhorraient la tiédeur. « Samir Frangié avait la pureté du diamant et les diamants ne meurent jamais », a-t-il conclu sous les applaudissements.

Le directeur de l'Institut Issam Farès, Tarek Mitri, n'a pas tari d'éloges lui aussi pour son ancien compagnon de route. « Samir Frangié s'est attardé sur les vicissitudes du communautarisme. Il a toujours privilégié l'appartenance citoyenne aux droits communautaires qui ouvrent la voie à la corruption », a-t-il souligné. « Il incarnait ce lien entre la libanité et l'arabité, avec sa solidarité avec les Palestiniens pour leur indépendance et plus récemment avec les Syriens dans leur lutte pour la liberté. »

La seconde table ronde

Cet hommage s'est poursuivi par une table ronde autour du livre La Révolution tranquille, avec l'ancien député Farès Souhaid, les professeurs Gilbert Achkar et Ziad Majed, ainsi que le psychanalyste Chawki Azouri. L'ouvrage, réalisé par notre collègue Michel Hajji Georgiou, est composé de quarante textes et retranscriptions de discours de Samir Frangié sur la période 1993-2017. M. Hajji Georgiou a expliqué que « ce livre n'est pas un hommage à la mémoire de Samir Frangié ; sa publication prouve que ses idées sont profondément d'actualité ». Il a également donné lecture de l'article-testament de Frangié, rédigé sur son lit d'hôpital au début de l'année, et qui appelle à une refondation du Liban sur de nouvelles valeurs, dont l'empathie.

(Lire aussi : Le bey du vivre-ensemble)

Pour le psychanalyste Chawki Azouri, « Samir était rebelle, un insoumis permanent ». Revenant sur l'actualité et les troubles politiques, M. Azouri a soutenu que « le régime syrien a toujours fonctionné selon la formule du pervers, en ne respectant pas l'accord de Taëf et en se substituant à la loi. Samir Frangié disait "Modérés de tous les pays, unissez-vous", et cela a toujours du sens aujourd'hui ».

« Cet homme a marqué ma vie et mon parcours politique », a lancé pour sa part l'ex-coordinateur des forces du 14 Mars, Farès Souhaid, dans un hommage émouvant. « Samir prenait plaisir à réunir des adversaires, parfois des ennemis, prônant toujours l'échange interhumain. Il avait compris la complexité libanaise. » M. Souhaid a énuméré les différentes étapes pour le rétablissement de la souveraineté du Liban auxquelles Samir Frangié a contribué, avec la visite au patriarche Sfeir le 19 septembre 2000 (la veille du fameux manifeste de Bkerké), le rassemblement de Kornet Chehwane en 2001, la réconciliation de la Montagne avec Walid Joumblatt la même année, l'Appel de Beyrouth en 2004 et la révolution du Cèdre en 2005. « Après le retrait des troupes israéliennes en 2000, Samir Frangié a conclu qu'il était temps de demander le retrait des troupes syriennes, le retrait de l'une devait automatiquement déboucher sur le retrait de l'autre », a rappelé M. Souhaid.

La question communautaire

Samir Frangié soutenait que le passage vers l'individuation passe par l'examen de soi et l'autocritique. « Épris des valeurs de libération, de démocratie et d'émancipation, il a ensuite converti ses valeurs dans une philosophie chrétienne », selon le chercheur et écrivain Gilbert Achkar, qui a adopté une attitude critique vis-à-vis de certaines étapes du parcours de Frangié.
M. Achkar a rappelé que « le 14 Mars est arrivé par une conscience individuelle des Libanais, et aujourd'hui nous en sommes à un repli communautaire identitaire », soulignant que « les grandes victoires ne se font jamais à partir de victoires communautaires ».
Concernant l'appel de Samir Frangié à un passage de la tribu à la citoyenneté (celui-ci parle d'une paix prenant aussi en compte les communautés), Gilbert Achkar a estimé que, pour lui, « la détribalisation consiste à laisser la religion au vestiaire : il faut créer une conscience nationale qui dépasse toutes ces appartenances. Aujourd'hui, nous faisons face à deux problèmes, l'Iran et le royaume saoudien, sources de désastre et contradictoires avec les idéaux de la laïcité ».

Les 3 luttes de Samir Frangié

Pour le politologue Ziad Majed, qui a lui aussi été l'un des artisans du 14 mars 2005, « Samir était un mélange entre la sérénité et la détermination ». « J'ai connu trois moments de la vie de Samir Frangié. Premièrement, sa volonté de changer les choses et d'affronter l'hégémonie du régime syrien au Liban. À partir de 1998, la société civile essayait de s'exprimer contre une classe politique associée au régime par opportunisme. Deuxièmement, la période où il parlait de la construction d'un État moderne dans le pays. Un État qui aurait le monopole de la violence et des armes, afin d'arriver un jour à la véritable citoyenneté. Ce processus a été enclenché avec la Rencontre du Bristol et l'assassinat de Rafic Hariri. Le soulèvement pour l'indépendance du 14 mars 2005 a alors vu le jour. Le troisième moment est la renaissance, avec l'espoir suscité par les révolutions arabes. Samir Frangié a accompagné ces milliers de personnes qui ont voulu marcher contre le régime barbare d'Assad face à un monde devenu désormais complice », a expliqué M. Majed.
Si l'absence de Samir Frangié se fait ressentir sur le plan national, selon tous les intervenants, il n'en reste pas moins que son esprit était bien présent, bien vivant, samedi au Salon du livre, à travers ses proches, ses compagnons de route et ses initiatives.


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