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Liban

Samir Frangié, en jeune-turc

Hommage
20/05/2017

On ne naît pas libre, on le devient.
On ne naît pas libre à Zghorta, pas plus qu'ailleurs, à Moukhtara ou dans le Hermel, régions où la violence est prégnante. Quand on a une histoire derrière soi, le regard des autres se fait exigeant ou hostile. Les héritiers sont les plus à plaindre dans un monde clanique ou tribal. En effet, ils doivent coûte que coûte rendre des comptes ou en régler. Ils n'auront jamais les coudées franches dans un parcours de vie, parcours semé de tant d'occasions de bonheur à saisir.
Mais quel handicap que ces querelles ancestrales qui plombent une destinée ! Et qui empêchent le jeune homme de prendre son envol, libre de toute attache, c'est-à-dire « sans horde ni tribu ».
« Il y a des moments où l'instinct du pays se réveille en moi... Alors d'affreuses idées m'obsèdent », s'exclame Orso, un personnage de Colomba*, roman dont l'action se passe en Corse. Oyez, oyez, mes compatriotes de Zghorta, sur qui pèse la malédiction du sang versé, des préjugés archaïques et des torts à redresser !
Samir Frangié aurait-il transcendé sa condition dans la rébellion ?
Son premier acte d'intifada répertorié, ce fut au collège de Jamhour où l'adolescent qu'il était tint tête au préfet des grands. Si mes souvenirs sont bons, il fut renvoyé de la prestigieuse institution et acheva ses études en France. Mais il fallait avoir le cœur bien accroché pour affronter le père Clément. Ce fut probablement son premier geste d'insoumis avant qu'il ne tienne son quartier général à l'école des lettres, dans sa tentative de déstabilisation de l'ordre libanais, repu de confort matériel et moral.
En se positionnant à contre-courant, l'enfant terrible a trouvé un exutoire, une thérapie et probablement sa liberté. Et puis il avait une revanche à prendre sur le sort, ce sort qui avait si injustement frappé son père destiné aux plus hautes fonctions.
Et ce ne fut qu'après un détour, un très long détour, qu'il fit sa réconciliation avec le Liban de Michel Chiha et de Georges Naccache. Et au bout du compte, si son trajet intellectuel est digne d'intérêt, il n'en reste pas moins que son testament est une réflexion sur la violence politique qui mine le vivre-ensemble, ce vivre-ensemble auquel il n'aura jamais cessé d'appeler.
À l'annonce de sa disparition me sont revenus aussitôt à la mémoire ces propos du Gisors d'André Malraux** : « Il ne faut pas neuf mois, il faut soixante ans pour faire un homme, soixante ans de sacrifices, de volonté, de... de tant de choses ! Et quand cet homme est fait, quand il n'y a plus en lui rien de l'enfance ni de l'adolescence, quand vraiment il est homme, il n'est plus bon qu'à mourir. »
Et là encore, c'est injuste.

*Prosper Mérimée
**La Condition humaine

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