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Liban

La Révolution tranquille de Samir Frangié, ou l’apprentissage de la paix

Parution
04/11/2017

La pensée du vivre-ensemble de Samir Frangié se fonde sur la complémentarité entre individu et collectivité, sans quoi la démocratie au Liban resterait de façade.

Si l'individu ne prend pas conscience de son entité propre, s'il ne parvient pas à se définir indépendamment d'un seul groupe d'appartenance, il réduira ses identités plurielles à une seule, les confondra avec celle du groupe prédominant, celui-ci étant, au Liban, la « tribu » communautaire et/ou partisane.
Pour celui qui fut l'un des artisans de l'accord de Taëf, libérer l'individualité, sans menacer l'équilibre communautaire des pouvoirs, en empêcherait néanmoins la perversion. Le contrat social qui a mis fin à la guerre de 1975, plus que d'avoir redéfini cet équilibre institutionnel entre communautés, en a déterminé une nouvelle légitimité fondée sur le respect du vivre-ensemble.

Partant, un pouvoir qui se fonde sur les « identitarismes » au nom de cet équilibre l'enfreindrait. Il provoquerait une régression du système social vers la violence et le rejet de l'autre, vers l'implosion ou le règne des autoritarismes. Dans le même temps, tant que les individus se confondent avec le groupe au pouvoir, ils se privent de toute capacité à en évaluer la légitimité.
Le vivre-ensemble est donc autant l'affirmation d'une volonté commune de dépasser les violences et de bâtir un État de droit que la reconnaissance d'une responsabilité de l'individu dans la mise en œuvre de cette volonté.

 

(Lire aussi : Samir Frangié, en jeune-turc)

 

La décision n'est pas de coexister dans la contrainte, mais de bâtir des liens autour de projets nationaux communs. Le premier projet de cette nature a été le combat pour l'indépendance du Liban, qui s'est achevé – en principe – au printemps 2005. C'est là que Taëf trouvait sa première chance d'être compris. C'est là que, pour Samir Frangié, l'intifada de l'Indépendance devait céder la voie au travail pour une démocratie pacifiée. Mais la marginalisation de la société civile, le cœur battant de la révolution du Cèdre, a empêché l'amorce de ce travail. Ce qui a conduit Samir Frangié, jusqu'à son dernier souffle, à appeler à la nouvelle intifada, qui serait celle de la paix.

Aussi bien l'une que l'autre intifada suivraient le schéma de ce qu'il avait nommé « la révolution tranquille ». Titre d'une allocution prononcée à l'Université Saint-Joseph, le 18 janvier 2001, dans la foulée de la déclaration des évêques maronites de septembre 2000, cette expression a été choisie pour titrer une compilation de textes dont il fut l'auteur de 1993 à 2017, rassemblés par notre collègue Michel Hajji Georgiou, et publiés aux éditions L'Orient des livres. L'ouvrage compte un peu plus d'une quarantaine de textes, qui englobent, outre de nombreuses allocutions, des articles et entretiens publiés notamment dans Le Monde, Le Monde édition Proche-Orient, Esprit, Travaux et jours, L'Orient-Le Jour et L'Orient littéraire.
Regroupés en deux parties, la première sur « l'Intifada de l'Indépendance », la seconde sur « l'Intifada de la paix », ces textes retracent la phase qui va de la fondation du Congrès permanent pour le dialogue libanais, par Samir et ses compagnons au début des années 90, jusqu'à l'appel de Beyrouth pour une Méditerranée du vivre-ensemble, au lendemain du massacre du Bataclan, dernier appel de Samir Frangié à un éveil citoyen, par-delà la lassitude et l'inintelligible montée aux extrêmes.

 

(Lire aussi : Le bey du vivre-ensemble)

 

Même pour ceux qui sont familiers de sa pensée, ces textes éclairent sur la démarche à suivre, au niveau individuel, pour parvenir à une autonomisation, et donc au renforcement du pouvoir d'influence du citoyen. L'opposé de la violence n'étant pas tant la paix que la création de liens avec l'autre, selon Samir Frangié, l'individu doit faire l'apprentissage de la culture du lien. Et c'est comme un guide d'émancipations très intimes qu'il fournit au lecteur : pionnier du travail de mémoire national, l'individu doit accepter sa propre violence comme prélude au dépassement des stigmates de la guerre, éviter de basculer dans la diabolisation de l'autre, quel qu'il soit, ne pas céder à la tentation du repli... « L'émergence ou l'absence de citoyenneté devient donc fonction de la maturité de chacun », constate M. Hajji Georgiou dans son avant-propos. Telle est la clef de l'individuation.

Cette citoyenneté ayant connu sa première expression moderne en 2005, Samir Frangié nous apprend à la développer. Avec cela qui lui est particulier de toujours valoriser ce que les Libanais ont entrepris jusque-là, avant d'indiquer ce qu'il leur rest à entreprendre.

Au Salon du livre, l'hommage sera donc rendu à la pensée de Samir Frangié, par laquelle se perpétue la révolution du Cèdre – pour reprendre en substance la préface de Marwan Hamadé, publiée dans la dernière édition de L'Orient littéraire. Une rencontre prévue aujourd'hui à 16h30 apportera les témoignages croisés de Bruno Foucher, Jean-Pierre Perrin, Marwan Hamadé et Tarek Mitri, modérée par Antoine Courban, sur l'homme, le politique et l'intellectuel engagé pour et à travers l'autre. Cet hommage sera suivi d'une table ronde à 18h, autour du livre La Révolution tranquille, avec Farès Souhaid, Gilbert Achkar, Ziad Majed et Chawki Azouri, modérée par Michel Hajji Georgiou.

 

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