Moyen Orient et Monde

Bagdad profite des divisions kurdes pour s’emparer de Kirkouk

Éclairage

Les peshmergas accusent Téhéran d'être à la manœuvre dans l'offensive des forces irakiennes dans cette province riche en pétrole.

17/10/2017

Il ne manquait qu'une étincelle pour que la situation s'embrase. Cela est arrivé dans la nuit de lundi à mardi, lorsque les forces irakiennes et les milices chiites (Hachd al-Chaabi) ont avancé en direction de la ville disputée de Kirkouk, riche en pétrole, tenue depuis juin 2014 par les Kurdes à la faveur de leur lutte contre l'État islamique (EI). Si les dissensions entre Bagdad et Erbil se sont particulièrement aggravées depuis la tenue du référendum kurde le 25 septembre dernier – qui a abouti à une très large victoire du oui –, les hostilités ont pris une tout autre ampleur durant ces dernières 24 heures : désormais, le drapeau irakien flotte à nouveau au-dessus du siège du gouvernorat de la province de Kirkouk.

Bagdad sort, pour l'instant, largement renforcé par cet épisode. Les forces irakiennes se sont emparées en moins de 24h de ce siège, de la base militaire K1 (la plus grande de la province), de l'aéroport militaire, du champ pétrolier de Baba Gargar et du quartier général de la North Oil compagny (NOC), l'institution publique en charge du pétrole... Tout cela quasiment sans combattre.

 

(Lire aussi : « Aujourd'hui, tout le monde nous a abandonnés », lance Soran en fuyant Kirkouk)

 

Si des échanges de tirs ont eu lieu à Toz Khormatou, au sud de Kirkouk, les peshmergas affiliés à l'Union patriotique du Kurdistan (UPK) se sont retirés de leur propre chef de leurs positions au sud de la ville. Et si certains leaders au sein de l'UPK ont nié avoir ordonné le retrait de leurs troupes, une partie du mouvement entretient de bonnes relations avec les Iraniens – qui parrainent les milices chiites – et avec Bagdad, alors que le référendum a été organisé par les rivaux du Parti démocratique du Kurdistan (PDK) du président Massoud Barzani. Alimentée par les Iraniens, la rivalité entre le PDK et l'UPK, tout autant que les divisions au sein de l'UPK, semblent avoir été des éléments décisifs dans la conquête éclair de Bagdad, alors que les peshmergas se disaient « prêts à mourir » pour défendre la ville quelques heures plus tôt.

L'offensive des forces loyalistes a poussé des milliers d'habitants à prendre la fuite, en direction d'Erbil ou de Sulaymaniyah, les deux grandes villes aux mains des Kurdes. Le Premier ministre irakien, Haïdar el-Abadi, a justifié l'opération par le fait que le référendum kurde a créé un « risque de partition » de l'Irak et qu'il est de son « devoir constitutionnel » « d'imposer la sécurité et l'autorité fédérale » à Kirkouk. Selon Rudaw, le site d'information affilié au PDK, le président du Kurdistan irakien Massoud Barzani aurait pour sa part ordonné aux peshmergas de ne pas initier les combats tout en leur donnant une carte blanche dans le cas où ils seraient attaqués.

 

(Lire aussi : Dans la ville disputée de Kirkouk, l'inquiétude des Arabes et Turkmènes)

 

Isolement
Le retrait des peshmergas de cette zone stratégique est un camouflet pour le président Barzani, qui n'a pu que constater l'isolement des Kurdes irakiens sur la scène internationale. Si les deux protagonistes sont armés, financés, et même entraînés par les Américains, Washington a décidé de ne pas prendre parti dans le conflit. « Nous ne prenons pas parti, mais nous n'aimons pas le fait qu'ils s'affrontent », a ainsi déclaré hier dans la soirée le président américain Donald Trump, lors d'une conférence de presse improvisée dans les jardins de la Maison-Blanche. Et les puissances régionales ne sont pas en reste. L'Arabie saoudite a appelé M. Abadi pour l'assurer de son soutien, tandis que la Turquie, qui entretient pourtant de bonnes relations avec Erbil, a fermé son espace aérien pour les vols partant ou se rendant en direction de la capitale kurde. Ankara s'est en outre dit prêt à coopérer avec Bagdad pour éliminer le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) de la province de Kirkouk, alors qu'une intervention turque viserait dans le même temps à contrebalancer l'influence iranienne dans cette région frontalière.

 

(Lire aussi : À Kirkouk, tout le monde se prépare à la guerre)

 

Téhéran est en effet en première ligne dans cette offensive, à tel point que les peshmergas du PDK considèrent que c'est la République islamique qui tire les ficelles. La présence hier de Qassem Soleimani, le très puissant commandant de la force al-Qods, dans la province de Kirkouk, n'a fait que donner un peu plus de crédit à cette thèse. Dans la soirée, Ali Akbar Velayeti, conseiller du guide suprême iranien, s'est pour sa part félicité d'une opération qui a permis de « déjouer un dangereux complot mettant en péril la sécurité de la région ».

Si les Iraniens ont contribué à allumer la mèche, les divisions interirakiennes suffisent en elles-mêmes à faire éclater de nouveaux conflits post-État islamique, alors même que l'EI n'est pas encore complètement éliminé en Irak. La coopération entre les différentes composantes – armée, milices chiites, peshmergas, tribus sunnites – au sein d'une vaste coalition visant à défaire l'EI pouvait difficilement survivre face aux intérêts divergents, sinon contraires, de ces différents protagonistes. Autrement dit, si Kirkouk est la première (non-)bataille de l'après EI en Irak, il serait bien optimiste de considérer que cela puisse également être la dernière.

 

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