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Reportage

« Nous nous méfions plus des peshmergas que de l’État islamique »

Au sud de la tant convoitée ville de Kirkouk, à l'orée de la frontière mouvante du Kurdistan d'Irak, peshmergas et miliciens chiites se font face. Alors que l'EI livre son baroud d'honneur, les tensions montent depuis le référendum d'indépendance kurde. Les civils, terrifiés et divisés, craignent un nouvel hiver sous la guerre.

Des combattants de la milice Saraya al-Khorassani surveillent une position entre Touz Khormatou et la ville de Hawija, alors sous le contrôle de l’EI. Wilson Fache, 30 septembre 2017

Le pont, brisé en plusieurs endroits, est une succession d'îlots de béton et d'acier qui semblent couler dans la plaine d'herbes hautes. Serpent gris dont il ne resterait que la carcasse. « Le rêve de l'État islamique est terminé », lâche le général Ali al-Yassary, 47 ans, commandant de Saraya al-Khorassani, une milice chiite soutenue par l'Iran. Habillé de noir, casquette vissée sur la tête, l'homme de petite taille, en visite sur le front, gratifie ses hommes d'un sourire et se laisse prendre en photo avec les plus chanceux. Par-delà les collines anthracites jonchées de buissons cramoisis, des torrents de fumée se détachent sur l'horizon – puits de pétrole incendiés par les jihadistes de l'EI dans un dernier râle. Ici, la guerre contre le groupe sunnite ultraradical s'achève. Le pont, qui reliait Tikrit à Touz Khormatou, en est l'une des victimes collatérales.

Mais pour le général Yassary, qui a commencé à porter l'uniforme il y a deux décennies pour rejoindre la résistance contre le régime baassiste de Saddam Hussein, la chute d'un ennemi annonce forcément l'avènement d'un second. Sous couvert de guerre contre l'EI, une mosaïque de milices chiites arabes et turkmènes, nationales et locales ( « Unités de mobilisation populaire » ou « Hachd al-Chaabi » ), sont parfois entrées en confrontation directe avec les combattants kurdes peshmergas qui contrôlent une partie de la région et cherchent eux aussi à avancer leurs pions.

L'organisation d'un référendum d'indépendance le 25 septembre dernier dans la région kurde d'Irak a provoqué une escalade des tensions entre les forces kurdes et celles alignées sur le gouvernement central, notamment à cause de la tenue du scrutin dans des territoires dont Erbil et Bagdad se disputent l'autorité.

Comme à Touz Khormatou, à 60 kilomètres au sud de Kirkouk, qui abrite Kurdes, Turkmènes chiites et Arabes sunnites. Le jour du référendum, un peshmerga a ainsi été tué et deux autres blessés dans la ville par un milicien chiite, explique un responsable sécuritaire. Plus tard dans la semaine, des Kurdes, cette fois, auraient saccagé plusieurs tombeaux de Turkmènes, assure un officier chiite, sans préciser si les profanateurs étaient des civils ou des militaires.

Sur le front contre l'EI, les officiers de Saraya al-Khorassani assurent qu'une coopération militaire existe avec les peshmergas. Dans les zones contrôlées par les Kurdes, la plupart des combattants sont en effet sous la tutelle de l'Union patriotique du Kurdistan (UPK), parti politique traditionnellement proche de Téhéran. Mais lorsque l'on mentionne le Parti démocratique du Kurdistan (PDK), le mouvement dirigé par Massoud Barzani, actuel président de la région kurde d'Irak, instigateur du référendum d'indépendance et longtemps allié d'Ankara, Ali al-Yassary sort de ses gonds. « Nous nous méfions plus des peshmergas du PDK que de l'État islamique », assène-t-il. « L'EI voulait nous diviser entre un projet sunnite, un projet kurde et un projet chiite. Aujourd'hui, ce référendum atteint ou essaie d'atteindre le même résultat que celui pour lequel l'EI s'est battu (...). Nous sommes prêts à combattre quiconque tentera de réduire l'Irak », menace le commandant, qui se positionne comme un défenseur de l'unité du pays.

 

(Lire aussi : Bagdad reprend des positions aux peshmergas dans la province disputée de Kirkouk)

 

« Ce n'est plus une ville, c'est une caserne »
À Touz Khormatou, et plus largement dans la région de Touz, les forces en présence n'ont pas attendu le référendum d'indépendance pour se déchirer afin d'asseoir leur contrôle sur une zone considérée comme stratégique. Un conflit éphémère mais meurtrier éclate en avril 2016 entre Kurdes et milices turkmènes chiites, faisant plusieurs dizaines de morts de chaque côté. Depuis, la ville est divisée entre communautés. La ligne de démarcation, autrefois une rue populaire, est désormais un no man's land habité par des murs et des fortifications.

L'un des rares commerces à être ouvert abrite un homme à la peau parchemin et aux yeux humides. Il est l'un des derniers de sa communauté : un Kakai, parfois considéré comme ethniquement kurde mais à la confession secrète, et donc méconnue. « Ici, les frères sont des ennemis », estime Kamaz Zain Abbas, né à Touz Khormatou il y a 86 ans. Sous l'effet de l'âge, sans doute, de la peur et de la colère aussi, sa main se met à trembler violemment. À l'entrée de son magasin de poteries, un groupe de policiers kurdes s'agglutinent. « Sale chiite », lâche l'un d'eux, Kalachnikov en bandoulière et ventre bedonnant.

De part et d'autre de la ligne de séparation, les anciens voisins s'évitent et se craignent. Au fil des mois et des années, la ville s'est ghettoïsée, chaque communauté, de gré ou de force, s'étant rassemblée. « Ça fait trois ans qu'on ne va plus dans les autres quartiers. On n'ose plus. Ils ont mis des murs de béton partout », se désole Fanos Ahmad Hassan, une Kurde de 54 ans, qui vit seul depuis que son mari a été tué et que ses filles se sont mariées. « Avant, on était comme des frères, mais maintenant on a peur d'eux », avoue-t-elle, yeux tristes sur visage doux.

 

(Lire aussi : Dans la ville disputée de Kirkouk, l'inquiétude des Arabes et Turkmènes)

 

 

Aujourd'hui, au moins six groupes des Hachd al-Chaabi se partagent les quartiers sous leur contrôle, tandis que les Kurdes conservent le Nord, soit à peu près un tiers de Touz Khormatou. « Ce n'est plus une ville, c'est une caserne », résume un responsable sécuritaire kurde. Selon lui, les violences épisodiques des dernières années ne se limitent pas à des confrontations sectaires locales, mais entrent dans un jeu politique régional se dessinant sur des bases ethno-confessionnelles. « Le croissant chiite Téhéran-Damas passe malheureusement par Touz », analyse le responsable. « Ils veulent créer un couloir vidé d'Arabes sunnites et de Kurdes ».

Il en veut pour preuve la liste qu'il a établie recensant les exactions commises dans la région ces trois dernières années. Ainsi, entre 2014 et 2016, 105 enlèvements, 195 meurtres et 363 attentats auraient été commis à Touz Khormatou et ses environs. Si le dossier ne précise pas l'identité des responsables, il divulgue celle des victimes : en grande majorité des Arabes sunnites, pris en étau dans le conflit larvé qui oppose peshmergas et milices chiites. Le responsable sécuritaire n'hésite ainsi pas à parler de « nettoyage », précisant que 6 245 familles arabes sunnites auraient été déplacées de force par les Hachd al-Chaabi depuis le début de la guerre contre l'EI.

Pour Belkis Wille, chercheuse en Irak pour l'organisation de défense des droits de l'homme Human Rights Watch, si, pour l'instant, trop peu d'éléments permettent de parler de nettoyage ethnique, il est en revanche clair que les milices chiites ne sont pas les seules responsables. Ainsi, selon un rapport publié par HRW en novembre 2016, les forces de sécurité du gouvernement régional du Kurdistan ont illégalement détruit des villages entiers dans la province de Kirkouk. Sous couvert de lutter contre l'EI, les maisons des familles arabes sunnites étaient systématiquement incendiées, dynamitées ou rasées au bulldozer dans des territoires qui, selon les autorités kurdes, avaient été « arabisés » par des gouvernements irakiens successifs, notamment sous Saddam Hussein.

« De nombreux dirigeants militaires et politiques kurdes m'ont fait des commentaires reflétant un désir de revenir en arrière sur la politique d'arabisation de Saddam. Ils attendent l'opportunité de le faire et la lutte contre l'État islamique leur en a fourni une », analyse Mme Wille. Et la chercheuse de conclure : « Le monde devrait surveiller attentivement la crise à Touz. Elle est emblématique de ce à quoi le reste des territoires contestés pourraient ressembler si les négociations politiques échouent et que les acteurs armés décident de prendre le destin de ces régions entre leurs propres mains. »

 

 

 

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Le pont, brisé en plusieurs endroits, est une succession d'îlots de béton et d'acier qui semblent couler dans la plaine d'herbes hautes. Serpent gris dont il ne resterait que la carcasse. « Le rêve de l'État islamique est terminé », lâche le général Ali al-Yassary, 47 ans, commandant de Saraya al-Khorassani, une milice chiite soutenue par l'Iran. Habillé de noir, casquette vissée...

commentaires (2)

LES ACCESSOIRES IRANIENS SE COMPORTENT PARTOUT DE LA MEME FACON... ILS SONT PARTOUT POUR PROVOQUER LES AUTRES COMMUNAUTES DE LEURS PAYS RESPECTIFS POUR LE COMPTE ET LES INTERETS DE LEUR POURVOYEUR ET MAITRE !

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

09 h 20, le 14 octobre 2017

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Commentaires (2)

  • LES ACCESSOIRES IRANIENS SE COMPORTENT PARTOUT DE LA MEME FACON... ILS SONT PARTOUT POUR PROVOQUER LES AUTRES COMMUNAUTES DE LEURS PAYS RESPECTIFS POUR LE COMPTE ET LES INTERETS DE LEUR POURVOYEUR ET MAITRE !

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    09 h 20, le 14 octobre 2017

  • Et voilà c’st repartie exactement pareil que chez nous !! C’est vraiment que toutes les milices chiites dans ce moyen orient sont raccordé ensemble ... par qui a votre avis? Ces mêmes personnes qui s’affirme être les défenseurs des opprimés

    Bery tus

    06 h 49, le 14 octobre 2017