Liban

Bataille du jurd : un accord avec Fateh el-Cham pour encourager Daech...

Décryptage
29/07/2017

Le Liban vit encore sous le choc de la bataille dans le jurd de Ersal. Même si certains cherchent à en minimiser l'importance et parler de « victoire bien plus médiatique que réelle », les experts militaires louent en général le professionnalisme et l'efficacité des combattants du Hezbollah, qui ont réussi en près de six jours à libérer près de 100 km², coinçant leurs adversaires dans une superficie de 7 km² et les contraignant ainsi à négocier dans des conditions désavantageuses.

Ceux qui regardent les images diffusées par les différentes chaînes de télévision sur les fortifications des combattants dans le jurd de Ersal, cachées dans des grottes creusées dans le roc et protégées par des vallées profondes et des montagnes à pic, mesurent donc l'importance de la réalisation, sachant que ces positions sont considérées comme imprenables et que ceux qui s'y cachent peuvent résister pendant des mois à toute attaque. C'est justement là qu'a résidé la force du Hezbollah, dont la tactique fera sans doute école dans les académies militaires.

Une source proche du parti révèle ainsi que le plan mis au point a reposé sur la nécessité de prendre de court l'adversaire, bien installé pour résister pendant des mois. Ce n'était pas facile puisque la bataille du jurd de Ersal était envisagée par le parti chiite depuis plus de deux ans. Il en était régulièrement question, sans que cela ne se concrétise sur le terrain en raison de multiples considérations, certaines internes et d'autres régionales. De plus, quelques semaines avant le déclenchement de la bataille, le secrétaire général du parti a ouvertement annoncé son imminence, invitant les combattants « à saisir l'occasion d'une négociation pour ne pas mener une bataille perdue d'avance ».

Malgré cela, les combattants de Daech et de Fateh el-Cham (ex-Front al-Nosra) ont fait la sourde oreille. Ils misaient d'abord sur le fait que leurs positions étaient imprenables et ensuite sur l'impossibilité pour le Hezbollah de mener une opération militaire dans le jurd de Ersal, région sunnite, pour ne pas attiser la discorde entre sunnites et chiites. Dans le jurd de Ras Baalbeck et de Qaa (où sont installés près de 700 combattants de Daech), l'armée libanaise ayant pris position autour des villages, le Hezbollah ne pouvait donc pas non plus mener une opération militaire sans se heurter aux soldats. Enfin, les chefs des combattants misaient aussi sur la couverture que leur assurent depuis des années certains pays arabes et de la région, qui rendait impossible, à leurs yeux, leur expulsion de la région.

Après le discours de Hassan Nasrallah, le chef du Fateh el-Cham dans le Qalamoun syrien a donc mené des négociations pour la forme et indirectes avec le Hezbollah. Il a commencé par réclamer qu'on lui laisse le contrôle de deux villages dans le Qalamoun pour s'y installer avec ses hommes en promettant de ne plus entreprendre la moindre activité militaire. Cette demande a été rejetée. Abou Malek el-Tallé pensait avoir tout son temps, d'autant qu'en principe, l'offensive annoncée du parti chiite devait être précédée, comme c'est généralement le cas, par des bombardements intensifs du secteur, considérés comme le signal de son imminence. Or, c'est justement là où le Hezbollah a pris de court ses adversaires. Connaissant parfaitement le terrain, il savait que les bombardements aériens ne pouvaient pas vraiment être déterminants avec des positions aussi bien dissimulées et une géographie aussi escarpée, il avait donc planifié de commencer directement par l'invasion de ses troupes d'infanterie. Le plan était audacieux et coûteux, mais le Hezbollah a estimé que c'était là le seul moyen d'éviter une longue guerre de positions qui aurait pu durer des mois et coûter à la longue bien plus cher en hommes et en matériel. Vendredi dernier à l'aube, les combattants du Hezbollah ont donc pris d'assaut les positions de Fateh el-Cham, profitant de l'effet de surprise, sans bombardements préalables. Totalement déstabilisés, les combattants adverses ont aussitôt perdu leurs repères, tirant dans toutes les directions, sans plan ni vision.

Le Hezbollah a perdu pendant cette première offensive 16 de ses hommes (au total, 23 sont tombés dans cette opération de libération du jurd de Ersal), mais, en 24h, il avait pris l'avantage. Saraya ahl el-Cham (120 combattants) ont aussitôt négocié un accord qui prévoit leur retrait vers les camps de déplacés syriens et leur engagement à empêcher les combattants de Fateh el-Cham de se réfugier dans ces camps. De son côté, Tallé a aussi entamé des négociations séparées. Il a commencé par exiger en contrepartie de son départ avec ses hommes la libération de 10 détenus emprisonnés à Roumieh. Mais la réponse du Hezbollah était sans appel : Abou Malek el-Tallé n'est pas dans une position qui lui permet de poser des conditions. Cette réponse s'est accompagnée d'une plus grande pression sur le terrain, et Tallé s'est retrouvé coincé dans un espace de 10 km². Il a aussitôt fait savoir au médiateur qu'il était prêt à alléger ses conditions, mais qu'il souhaitait que la négociation passe par le Qatar et la Turquie. La réponse du Hezbollah était positive, tout en précisant que c'est l'autre camp qui doit mener les contacts, puisque lui-même n'en a pas avec ces parties. Toutefois, le Qatar a fait savoir qu'il n'était pas intéressé à intervenir, alors que la réponse de la Turquie était encore plus froide. Abou Malek el-Tallé n'avait plus d'autre choix que de céder, renonçant même à négocier son départ avec ses armes lourdes. Finalement, l'accord conclu sous l'égide du directeur de la Sûreté générale, le général Abbas Ibrahim, l'homme de toutes les missions délicates, stipule le retrait de Tallé et de ses hommes (on suppose qu'ils ne sont plus que quelque 150) avec leurs armes légères vers Idleb en Syrie, moyennant la libération de 5 combattants du Hezbollah capturés par Fateh el-Cham au cours de précédents combats.
L'accord de principe a été conclu, et il devrait être exécuté au cours des prochains jours. Mais, il reste encore certains détails à mettre au point : d'abord, le chemin que doivent emprunter « les bus verts » de l'armée syrienne qui vont transporter les combattants de Fateh el-Cham vers Idleb, et ensuite le nombre de civils qui vont partir avec eux, notamment les membres de leurs familles. D'autres détails de l'accord n'ont pas été divulgués, mais le Hezbollah et les autorités libanaises souhaitent qu'il soit exécuté. D'abord, parce que cela évite de poursuivre la bataille et de faire encore plus de victimes, et, ensuite, parce que si cet accord est respecté et appliqué, cela pourra encourager Daech à suivre cet exemple, faisant ainsi l'économie d'une confrontation avec l'armée. Il faut rappeler à cet égard que les négociations avec Daech sont déjà entamées, par le biais de parties intermédiaires, mais qu'elles sont actuellement en veilleuse en attendant de connaître le sort de Fateh el-Cham. Les prochains jours devraient donc être décisifs à ce sujet. Il reste encore à préciser que, pendant toute la durée de l'offensive, un drone israélien MK (appelé par les habitants du Sud « Oum Kamel ») n'a cessé de filmer le théâtre des opérations pour pouvoir évaluer la force du Hezbollah et les moyens qu'il utilise. La bataille du jurd aura donc constitué aussi un message aux Israéliens...

 

 

(Pour mémoire : L'armée renforce préventivement ses positions dans la région du Qaa)

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Antoine Sabbagha

Il est vrai qu 'on ne peut que louer le professionnalisme et l'efficacité des combattants du Hezbollah, mais il est grand temps aussi que les libanais vivent l'unité nationale tant attendue .

Irene Said

Pauvre Liban...pas un vrai patriote libanais...uniquement libanais pour te défendre !

et non...libano-iranien...libano-syrien...libano-américain...libano-séoudien...libano-dollars...
Irène Saïd

ACE-AN-NAS

Je pense que cet exploit inédit des forces du hezb résistant recueille une adhésion suffisamment large de la part des libanais , pour y revenir là dessus.

D'autant plus que Scarlett nous relate les faits de façon assez détaillée avec un professionnalisme qui lui est propre depuis qu'on lit ses articles , qui tranchent un peu avec la tiédeur et le manque de relief de ceux des "autres" .

Le hezb résistant n'est pas dans la posture de tuer pour tuer , comme le font les bactéries wahabites ( saoudo+qataris ) , sa philosophie est de se défendre efficacement certes , mais d'éviter que les morts s'accumulent si on peut faire autrement cad en diminuer le nombre de tous les côtés .

Ceci dit , ah , aussi cette parenthèse sur le drone des usurpateurs est édifiante , et prouve que ces derniers ont des leçons à prendre de la résistance qui vient de leur damer le pion en éradiquant sous leurs yeux leurs RELAIS locaux et internationaux . Si ces bactéries ont été aussi arrogantes c'est qu'elles avaient des soutiens aussi bien locaux que de la part des usurpateurs.

D'Où ma question ; n' y aurait pas un jour un procès à faire à ces collabos ?

Je ne parle pas des innocents naifs qui donnent leur opinion , comme nous le faisons , mais des collabos actifs qui ont encouragé la présence de ces bactéries wahabites chez nous ?

ASSUREMENT UN JOUR , OUI !

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LA TACTIQUE FERA ECHO DANS LES ACADEMIES MILITAIRES ... NOUS DIT LA CHERE DAME... TROP D,ELOGES... CERTES C,EST UN EXPLOIT DU HEZBOLLAH BENEFIQUE AU LIBAN ET A TOUS LES LIBANAIS ACTUELLEMENT CAR EL REKEB 3AL 3ASSA NE SERVIRA PAS LE FUTUR DE LA MILICE... LE BARATIN DE L,EXAGERATION ET DE LA DESINFO TOUT AU LONG DE CE PRETENDU DECRYPTAGE...

Bery tus

Il a aussitôt fait savoir au médiateur qu'il était prêt à alléger ses conditions, mais qu'il souhaitait que la négociation passe par le Qatar et la Turquie. La réponse du Hezbollah était positive.. donc finalement c'est bien le Qatar et non l'Arabie Saoudite a bon entendeur !!

Mais pq faire des négociations ?!?! Pq accepter des négociations à la base ?! Il faut continuer à les éradiquer non?!?

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