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Liban

Retour des déplacés : privilégier l’ONU comme partenaire plutôt que Damas

Réfugiés syriens
04/07/2017

Au raid de l'armée vendredi dernier dans un camp de déplacés syriens à Ersal, et la contre-offensive terroriste à laquelle elle a fait face, a succédé une polémique politique qui pourrait s'exacerber demain en Conseil des ministres. L'objet de cette polémique n'est pas nouveau : il ramène la question litigieuse de savoir si les autorités libanaises doivent ou non mener des négociations directes avec le régime syrien pour sécuriser graduellement un retour des déplacés. Toutes les parties politiques libanaises ayant toujours été naturellement consentantes à ce retour, le plus dur reste d'obtenir un consensus sur ses modalités.

Il faut savoir d'abord que les normes onusiennes exigent un retour « volontaire » des déplacés (par opposition au retour forcé ou dangereux). Une partie des politiques au pouvoir, à commencer par le courant du Futur et les Forces libanaises (FL), s'alignent sur ces préceptes, même s'ils préféreraient substituer au terme de retour « volontaire » celui de retour « sûr » (l'équivalent du premier, mais plus rassurant aux oreilles des Libanais). Cela signifie que les déplacés sont libres de rentrer chez eux, mais que toute tentative de les y reconduire de force, sans garanties pour leur sécurité, est contraire au droit international et risque, le cas échéant, de compromettre les relations entre l'ONU et le pays d'accueil.

Les pressions du camp aouniste sur le Premier ministre, lors de la conférence de Bruxelles, pour substituer, dans la déclaration du Liban, le terme « retour forcé » à celui de « retour volontaire » avaient échoué.
Depuis, la terminologie d'un retour forcé n'est plus d'usage dans les discours, cependant que les tentatives de forcer ce retour continuent d'opérer par d'autres biais, plus pernicieux. Elles se font d'abord par la diabolisation des camps de déplacés. Le ministre des Affaires étrangères, Gebran Bassil, a ainsi tenu dimanche dernier un discours identifiant les déplacés au terrorisme.

 

(Lire aussi : Mouïn Merhebi : « Pas question de négocier avec un régime criminel »)

 

Quelques jours auparavant, pourtant, le quadruple attentat terroriste en réaction au raid militaire dans un camp de Ersal avait fait le plus de victimes dans les rangs des déplacés, tuant notamment une fillette et un vieil homme en chaise roulante.

À la diabolisation de la communauté des déplacés, s'ajoute une tentative de dépeindre un état de confrontation entre elle et l'armée libanaise. C'est sous cet angle que l'avocat et militant des droits de l'homme Nabil Halabi, pourtant favorable au raid de l'armée, s'interroge sur les arrestations arbitraires ayant suivi les attentats. « Près de 380 hommes ont été arrêtés par l'armée, parmi lesquels des mineurs et des personnes âgées, dont un nonagénaire, qui n'ont pas toujours été remis en liberté », affirme l'avocat, avant de revenir sur l'instant de l'arrestation : « Nombreux sont ceux qui ont été roués de coups ou se sont vu marquer sur le dos des tags racistes. » Il s'interroge sur l'identité de ceux qui ont agi ainsi, laissant entendre qu'il s'agirait d'individus agissant sous couvert militaire dans le but de provoquer des tensions entre l'armée et les déplacés. C'est en partie pour ne pas tomber dans cet écueil que les parties libanaises favorables à l'opposition syrienne se sont abstenues de commenter vertement cet incident.

D'autant que la diabolisation des déplacés semble s'accompagner d'une action menée désormais sur le terrain par le Hezbollah pour forcer leur retour. Ses motifs seraient en lien avec le jeu d'influence actuel sur le terrain syrien, notamment entre l'Iran et la Russie. L'un des points de rivalité serait au niveau de la supervision de la zone sécurisée au sud de la Syrie (l'une des quatre zones sécurisées qu'il a été convenu d'établir à l'issue des négociations d'Astana). C'est possiblement dans ce contexte que le parti chiite avait mené des pourparlers visant à convaincre les déplacés sunnites, originaires de villages du Qalamoun investis par lui, de rentrer chez eux, en échange de garanties pour leur sécurité et de promesses de ne pas être enrôlés de force par le régime syrien. Nabil Halabi avait déclaré à L'Orient-Le Jour l'échec de cette opération, Damas ayant failli aux promesses faites par le Hezbollah en son nom.

 

(Lire aussi : « Maintenant, je me suis habituée... Je ne veux plus rentrer en Syrie... »)

 

Désormais, la tactique semble être de faire subir aux déplacés à la frontière nord-est du Liban une situation sécuritaire d'une difficulté telle qu'elle les contraindrait à quitter le pays et à rentrer chez eux. Ce serait cela... ou bien « une facilitation du retour volontaire des déplacés en zones sûres en Syrie », à condition toutefois que « le gouvernement libanais trouve le moyen de se coordonner à cette fin avec le régime syrien », comme s'est chargé de l'annoncer dimanche dernier le secrétaire général adjoint du Hezbollah, le cheikh Naïm Kassem, dont l'appel a été relayé hier par les partis prosyriens dits « nationaux ».

Le Premier ministre, radicalement opposé au dialogue avec Damas, devra faire en sorte, demain, que le débat sur la question – que celle-ci soit ou non à l'ordre du jour du Conseil des ministres – n'envenime pas la situation politico-sécuritaire. Le camp Futur-FL, solidaire sur le refus d'un dialogue avec Damas, reste pour l'instant prudent. Il aurait tout intérêt à ménager jusqu'au bout le Hezbollah dans sa demande de hâter le retour des déplacés, mais en lui proposant un moyen alternatif : au lieu de négocier avec le régime syrien, opter plutôt pour les canaux diplomatiques onusiens.

 

(Lire aussi : Ninette Kelley : Connecter l'humanitaire au développement)

 

C'est cette approche que suggère l'expert en politiques publiques et réfugiés, Ziad Sayegh. Il juge opportun que le ministre des Déplacés, Mouïn Merhebi, soumette demain en Conseil des ministres « une feuille de route qui prévoit de solliciter l'ONU – celle-ci ne pouvant agir de son propre chef – pour mener les contacts nécessaires auprès des États concernés, dont le régime syrien, en vue d'assurer à ce stade le retour sûr des déplacés ». D'autres États seraient à faire intervenir aussi dans le processus diplomatique, comme la Russie et l'Iran, mais aussi la Turquie (pour examiner l'accueil d'une partie des déplacés dans le nord de la Syrie). Ce qui est sûr à ce stade, c'est que « la décision politique a été prise au Liban d'assurer d'ores et déjà le retour sûr d'une partie des déplacés », dit M. Sayegh.

Il n'est pas sûr toutefois que les canaux diplomatiques onusiens conviennent au régime syrien et à son allié iranien : le premier « n'a nulle intention de ramener les déplacés chez lui, mais seulement de recouvrer une légitimité internationale en faisant montre d'une volonté de faciliter le retour, par le biais d'un dialogue direct avec le Liban », dit à L'OLJ le ministre des Affaires sociales, Pierre Bou Assi. L'agenda de Téhéran reste par ailleurs ouvert à tous les aléas : à en croire des sources informées, il risquerait de déstabiliser le terrain libanais en réaction aux pressions dont il fait l'objet en Syrie. Provoquer une implosion du cabinet, par le biais du dossier des déplacés, serait un risque envisageable...

 

 

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