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Culture

Parce qu’on a tous, dans la tête, une petite musique de film

TABLE RONDE
29/06/2017

Hier soir, l'Institut français du Liban offrait sa pelouse à la première édition locale de la Fête du cinéma, à l'initiative de Laura Zein et Houda Henniche. Une table ronde a réuni Cynthia Zaven et Khaled Mouzanar autour du thème « le son à travers l'image ». Les deux compositeurs expliquent leurs visions à travers trois questions.

Cynthia Zaven. Photo Raisa Galofre

Cynthia Zaven : La musique donne vie à l'histoire

À l'instar de l'image, la musique a une place considérable (et souvent oubliée) dans un film. Quelle est pour vous la difficulté majeure de votre travail ?
Je pense que la difficulté principale serait de travailler avec un ou une réalisateur(trice) avec qui l'entente s'avérerait impossible, ou sur un scénario mal écrit, mal construit. Je n'ai, heureusement, pas rencontré ce problème, mais je sais que ça arrive souvent. Aussi je préfère me concentrer sur mes projets artistiques et installations sonores plutôt que d'accumuler des collaborations sur des films qui ne me parlent pas. Toute collaboration est une aventure qui commence par l'envie de travailler avec l'autre, de l'impliquer dans son univers. On ne peut s'impliquer que lorsqu'on a la même vision des choses, ou mieux, lorsqu'on est inspiré par cette vision pour l'emmener encore plus loin.

Vous avez composé (entre autres) la musique du film de votre conjoint Vatche Boulghourjian. Allier la vie de couple à la vie professionnelle n'est pas toujours facile. Comment s'est passée la collaboration ?
Vatche et moi étions amis avant de nous marier, je connaissais son parcours et lui le mien. Nous avions déjà collaboré sur son documentaire en 2002. Il est revenu vers moi 10 ans plus tard avec le scénario de Tramontane qui m'a tout de suite parlé : le personnage principal était un musicien aveugle, et la bande-son faisait partie intégrante de la trame même du récit. Nous avons commencé le travail deux ans avant le début du tournage, le dialogue était permanent du fait que nous vivons sous le même toit !
C'était très amusant en fait. La collaboration était entière, j'étais présente à chaque étape, depuis les répétitions jusqu'à la postproduction avec le mixage du son à Paris. Vatche savait exactement ce qu'il voulait et m'a entièrement fait confiance pour la supervision musicale ainsi que pour la composition. Quand on fait confiance, on éprouve de part et d'autre un sentiment de liberté qui est indispensable aussi bien pour le processus de création artistique que pour la vie de couple.

À l'image d'un « Dirty Dancing », on remarque qu'on peut autant se souvenir d'un film que de sa musique. Comment définiriez-vous le rôle/la place de la musique au cinéma ?
Très souvent, on se sert de la musique comme ornement, ou pour combler des vides, ou pour illustrer ce que l'image raconte déjà. La musique prend de la valeur quand elle amène justement cette image vers un ailleurs, quand elle ajoute à l'image une dimension supplémentaire ; je pense par exemple à Neil Young et sa guitare pour Dead Man de Jim Jarmusch, bande-son totalement improvisée au studio, qui va donner le souffle à la narration, aux poèmes de William Blake et à la cinématographie de Robbie Müller. La musique, élément abstrait par excellence, va sceller les différents éléments pour véhiculer l'histoire en lui donnant vie.

 

 

Khaled Mouzanar. Photo Nathalie Tufenkjian

Khaled Mouzanar : Quand la musique survit au film...

À l'instar de l'image, la musique a une place considérable (et souvent oubliée) dans un film. Quelle est pour vous la difficulté majeure de votre travail ?
La principale difficulté est de devoir se greffer sur l'univers artistique de quelqu'un d'autre. Le compositeur d'une musique de film doit s'adapter au monde du réalisateur et non l'inverse. On n'est donc plus totalement maître de soi-même. Il faut comprendre qu'en tant que compositeur, on est au service d'un réalisateur, on réalise une commande. Le plus dur est de parvenir à exister tout en s'effaçant. Il faut écouter l'autre sans oublier de s'écouter soi-même. Aussi faut-il accepter que le réalisateur puisse manier, modifier et découper notre musique au montage comme il le fait avec un acteur du film.

Vous avez composé (entre autres) la musique du film de votre conjointe Nadine Labaki. Allier la vie de couple à la vie professionnelle n'est pas toujours facile. Comment s'est passée la collaboration ?
Ça a du bon et du mauvais. Le bon côté des choses est que je suis présent pendant l'écriture du film. La musique naît en même temps que le film. Et je suis devenu producteur de ses films maintenant, donc c'est encore plus de travail, mais cela permet de voir tous les côtés de la naissance d'un film. C'est un luxe pour un compositeur. On mélange la vie personnelle et professionnelle et il n'y a pas de répit, mais bon, c'est très intéressant. Le monde de l'art est omniprésent à la maison. Le studio est juste à côté de chez nous et la maison de production est dans notre immeuble. On vit dans le film de A à Z, c'est parfois difficile, mais c'est passionnant. Et dans un couple, on va autant se disputer sur la longueur d'une musique, sur une image que sur un plat, donc cela revient au même ! Normalement, le réalisateur a le dernier mot, mais maintenant, je suis devenu le producteur, donc...(rires)

À l'image d'un « Dirty Dancing », on remarque qu'on peut autant se souvenir d'un film que de sa musique. Comment définiriez-vous le rôle/la place de la musique au cinéma ?
L'histoire du cinéma est pour moi indissociable de celle de la musique. On a fêté, il y a quelques années, le centenaire de la première musique de film qui était faite par Camille de Saint-Saëns, un grand compositeur de musique classique. Le cinéma est devenu un des principaux producteurs de musique sérieuse, en prenant le relais de l'Église et des monarchies aux XVIIe, XVIIe et XIXe siècles. Il permet aujourd'hui aux compositeurs de s'épanouir musicalement. Il y a des personnes qui aiment le minimalisme, le fait qu'il n'y ait aucune musique dans les films. Je ne suis pas contre, mais moi, la musique me transporte. Un film peut raconter des choses avec la musique et l'image, tout comme il peut les taire. Pour moi, une bonne musique de film doit être ce qui reste du film quand on l'a oublié. On peut revivre un film dans sa voiture, à la radio, rien qu'en écoutant sa musique. Quand la musique survit au film, elle le ressuscite...

 

* La première édition de la fête du cinéma au Liban a été organisée par Laura Zein et Houda Henniche dans le cadre du master en événementiel de l'Université St Joseph. 

 

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