Moyen Orient et Monde

« Pourquoi portes-tu la barbe si tu es chrétien ? »

Récit

Anwar al-Bunni, avocat syrien des droits de l'homme, a passé cinq ans dans les prisons de Damas. Il (se) raconte à « L'Orient-Le Jour ».

13/06/2017

« Mon corps est en Allemagne, mais mon esprit, mon travail, ma vie sont toujours en Syrie. » Anwar al-Bunni, 58 ans, l'une des figures de proue de la défense des droits de l'homme de son pays prérévolution 2011, s'excuserait presque, à travers ses mots, d'être un dissident en exil.

Réfugié à Berlin depuis 2014, l'avocat et activiste traîne un lourd passé derrière lui. Du régime Assad, qui semble indéboulonnable, l'opposant n'en connaît que trop bien les rouages. En 1981, il n'a que 22 ans quand il est confronté pour la première fois, et de plein fouet, à la machine autoritaire de la famille au pouvoir.

Dix ans après son arrivée au pouvoir, Hafez el-Assad vient semer le trouble dans sa ville natale, Hama, politiquement enracinée à gauche. Il n'est alors encore qu'un enfant, issu d'une famille chrétienne grecque-orthodoxe et socialiste. En 1980, après la tentative d'assassinat du président par un Frère musulman, le régime veut en découdre avec Hama, la rebelle. L'armée se déploie à chaque coin de rue et commence à tuer de manière aléatoire. Les quartiers chrétiens ne sont pas épargnés même si les militaires s'y révèlent moins « barbares », selon l'avocat. Un an avant ce qu'il appelle pudiquement « les événements », autrement dit le massacre de Hama de 1982, Anwar al-Bunni frôle de près la mort.

Sa bande de copains et lui, partis approvisionner en pain, en eau et en médicaments des personnes âgées dans le besoin, tombent nez à nez avec une patrouille. L'un des soldats l'interpelle, car le jeune Anwar de l'époque portait la barbe. « Es-tu musulman ou chrétien ? » lui demande l'officier. Le jeune homme lui répond, de manière effrontée, qu'en 22 ans de vie à Hama, personne ne lui avait jamais posé la question. Il n'en faut pas plus pour rendre fou de rage le militaire, qui lui assène un coup de baïonnette et le blesse à la tête. Les gens du quartier se ruent sur les lieux afin d'éviter le pire, en criant qu'Anwar est chrétien. « Pourquoi portes-tu la barbe alors ? » rétorque l'homme. L'étudiant explique qu'il ne cherche qu'à faire plaisir à son amoureuse. Le militaire fou furieux prend alors un briquet et met le feu à la barbe du jeune homme. Ses amis lui sauvent la vie en lui jetant des seaux d'eau à la figure, alors que la patrouille tourne les talons, fière de son méfait.

 

(Pour mémoire : « A Saydnaya, les gardiens torturent pour le plaisir, sans but, juste pour se distraire »)

 

« Jamais zaïm »
Ses proches le supplient de quitter Hama et d'aller vivre à Damas où il entame des études d'ingénieur. « Ils me savaient tête brûlée et nerveux », dit-il. La fratrie al-Bunni n'a pas besoin d'un trublion de plus. Les membres directs de sa famille, dont certains, membres du Parti communiste, cumulent à eux seuls plus de 73 années d'emprisonnement dans les geôles du régime.

Confronté très jeune à la justice arbitraire et à la violence insensée du régime au pouvoir, et parce qu'il veut défendre ses frères jetés en prison, Anwar al-Bunni décide, en 1975, de se réorienter dans la profession d'avocat. À son actif, les cas de dissidents prisonniers à Saydnaya, d'opposants politiques, ou de manifestants kurdes. Il défend notamment le secrétaire général du Parti communiste de l'époque Riad el-Turk, parfois appelé « le vieil homme de l'opposition syrienne ». Mais aussi l'homme d'affaires et dissident sunnite Riad Seif, propriétaire du journal satirique al-Domari, fermé par la suite par le régime.

À la fin des années 90, Anwar al-Bunni fonde, aux cotés d'autres, l'Association syrienne des droits de l'homme, financée en partie par des fonds européens. « Le régime me tolérait car j'étais le seul de mes quatre frères et sœur à ne pas être en prison », raconte-t-il. Mais cette grande gueule n'est pas exempte de menaces et d'intimidations. Entre autres : visites surprises chez lui, et agents des moukhabarat (police politique) qui le pistent dans la rue. Ses détracteurs persiflent : qu'il crie sa colère à qui veut l'entendre, il ne sera jamais zaïm (leader politique). « Les gens ne vont pas t'aimer parce que tu es chrétien et tu ne seras jamais une figure politique », lui lâchent-ils.

 

(Lire aussi : Des Syriens réclament la libération des détenus du "crématorium" de Saydnaya)

 

Hafez el-Assad meurt le 10 juin 2000. Le pays souffle pour la première fois en trente ans, les langues se délient et l'opposition croit au changement qu'elle prône sans se faire entendre. « J'avais le sentiment que le temps des dictateurs était révolu », confie Anwar al-Bunni. Le jeune Bachar, ophtalmologue, n'est pas destiné à reprendre la succession de son père, mais la mort brutale de son frère aîné, Bassel, l'y contraint. Il est alors perçu comme un réformateur. Ce n'est que poudre aux yeux. La répression reprend de plus belle quelques mois plus tard ; le printemps de Damas va faire long feu. C'est en défendant l'économiste et célèbre activiste Aref Dalila que l'avocat se voit interdire d'exercer sa profession. En 2005, Anwar al-Bunni élabore un projet de Constitution, passé sous silence.

En 2006, la déclaration Beyrouth-Damas, Damas-Beyrouth, un communiqué d'intellectuels syriens et libanais qui prônaient une réforme des relations entre les deux pays, est signée et publiée par la quotidien an-Nahar. Parmi les centaines de signataires, Anwar al-Bunni, mais aussi son frère Akram et l'écrivain Michel Kilo. Cette autre figure chrétienne de l'opposition syrienne est un ami de longue date de l'avocat. « Nous avons fait de la prison ensemble, Abou Ayman et moi », dit-il affectueusement. En signant la déclaration incriminant le régime, Anwar al-Bunni sait désormais qu'il s'expose à des poursuites. Il connaît la musique. « Je me réveillais chaque matin en me disant "heureusement que je suis encore libre" », raconte-t-il.

 

(Lire aussi : Révélations US sur la prison de Saydnaya : pressions sans conséquences ?)

 

12 kg de perdus...
Mai 2006, à Damas. Une voiture fonce à toute allure et s'arrête devant le dissident. Des hommes l'empoignent, lui bandent les yeux et le jettent violemment sur la banquette arrière, avant de démarrer en trombe. « J'ai tout juste eu le temps de hurler de toutes mes forces le prénom de mon frère Akram. Il est sorti de la maison, a trouvé la rue vide. Il a compris... », poursuit-il. Le frondeur est emmené à la Sécurité d'État pour y être interrogé et passé à tabac. Le lendemain, il est envoyé au tribunal, les yeux bandés. « Pourquoi tu parles des droits de l'homme ? » lui jette-t-on à la figure. Ce à quoi il rétorque qu'il le fait justement afin que ce genre de dérives n'arrive plus. « J'ai reçu une paire de claques en retour », dit-il.

Condamné à cinq ans d'enfermement, Anwar al-Bunni est transféré à la prison de Adra, dans la banlieue nord-est de Damas. Là-bas croupissent prisonniers politiques et de droit commun (meurtriers, trafiquants...). « Le fait d'avoir signé la déclaration était un prétexte pour m'enfermer. Le régime m'a accusé de vouloir le discréditer auprès des Occidentaux. » Les conditions d'enfermement sont déplorables. Anwar al-Bunni fait part de son désarroi auprès de sa famille, qu'il lui est permis de voir une fois par semaine au parloir, et qu'il peut appeler au téléphone de temps en temps. Il n'est pas torturé par ses geôliers dans le sens strict du terme, mais son transfert dans des cellules où il côtoie des meurtriers suffit à le plonger un peu plus dans le désespoir.

Par deux fois, il échappe à la mort. Un ex-officier du régime incarcéré tente de le faire tomber d'un balcon. S'en suit une grève de la faim. « J'ai perdu 12 kilos. Ma femme m'a supplié d'arrêter et m'a convaincu de me remettre à manger pour le bien de nos enfants », se remémore-t-il. Pendant ce temps, l'ONU, de nombreuses capitales occidentales, ainsi que de nombreuses ONG appellent Damas à libérer les prisonniers politiques. Le président américain de l'époque, Georges Bush, mentionne Anwar al-Bunni, aux cotés d'autres, dans un discours datant du 13 décembre 2006 et fait part de son inquiétude quant aux conditions de détention. « Les Syriens méritent un gouvernement dont la légitimité est basée sur le consentement populaire et non la force », déclare-t-il.

 

(Pour mémoire : La Syrie toute entière est une "chambre de torture", s'alarme l'Onu)

 

« Surtout Ali Mamlouk et Bachar »
De sa cellule, fin 2010, Anwar al-Bunni sent le vent tourner. Il sait que son pays ne peut échapper à la vague des printemps arabes. Le dissident est libéré en mai 2011. Ali Mamlouk, chef de la Sécurité nationale, prend notamment personnellement soin de le convaincre de « rester patriote ».

La communauté chrétienne syrienne soutient officiellement et majoritairement Bachar el-Assad. L'activiste est persuadé du contraire. En 2013, l'avocat se souvient de l'effervescence des quartiers chrétiens de Damas lorsque le régime a été accusé d'avoir utilisé des armes chimiques sur la Ghouta. « Il fallait les voir changer de discours et dire : "On ne veut pas de cette msibé (plaie)". Obama n'a pas riposté (malgré la ligne rouge qu'il s'était fixée) et, d'un coup, ils soutenaient à nouveau Bachar. Ils sont bercés par les discours du moindre mal et affichent une certaine résilience. Personne n'aime ce régime ni cette famille. Ils sont haïs. Le problème est : qui va nous en débarrasser? » poursuit-il.

Étant sur le coup d'une interdiction de quitter le territoire syrien, seuls ses enfants sont envoyés à Beyrouth puis à Berlin. Les parents bravent l'interdit et quittent clandestinement pour les retrouver en 2014. Être désormais loin de son pays ne permet pas à Anwar al-Bunni de vivre sereinement pour autant. Le confort de cette nouvelle vie est indéniable, mais la peur ne le quitte pas.

Anwar al-Bunni était invité par la Maison du Futur à participer à un colloque sur les problématiques du Moyen-Orient, (qui s'est tenu à Bickfaya les 17 et 18 mai dernier). Devant un parterre d'universitaires et de politologues, il détonne. Le discours qui émane de cet homme toujours souriant, au nez aquilin et à la grande moustache noire, est franc, parfois un peu naïf. À sa gauche, une chercheuse moscovite joue parfaitement son rôle : défendre la propagande d'intervention russe en Syrie. « Je ne suis pas un politicien. Je dis les choses avec le cœur. Elle comme moi sommes là pour défendre notre opinion, sans nous battre », confie-t-il à la sortie de la conférence.

Récompensé en 2008 du Front Line Defenders Award, octroyé aux défenseurs des droits de l'homme en situation de risque, puis en 2009 du prix de l'Association allemande des juges, l'activiste poursuit sa lutte depuis l'Allemagne. Il espère voir les responsables syriens punis « un par un. Surtout Ali Mamlouk et Bachar ».

 

 

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Chady

Comment ce regime peut-il etre aussi brutal, et comment un homme peut-il etre aussi barbare, je comprend la detresse du peuple syrien... Aujourd'hui tout le monde doit poser les armes, les terroristes doivent etre vaincus, et ensuite il faudra faire des reformes dignes de ce nom.

Henrik Yowakim

« Pourquoi portes-tu la barbe si tu es chrétien ? »

POUR SUIVRE L'EXEMPLE DE JESUS CHRIST LE FILS DE DIEU QUI PORTAIT LA BARBE

D'AILLEURS DIEU AIME LA BARBE ET LES BARBUS

TOUS SES PROPHETES SEMITES SONT BARBUS

MAIS BOUDDHA ET AUTRES VISHNOUS ETANT DES ASIATIQUES ILS ETAIENT NATURELLEMENT IMBERBES
IL SUFFIT DE REGARDER L'ADORATION QUE VOUENT LES CHNOIS A LEURS QUELQUESS RARES POILS DE BARBE

QUANT AU GRECO ROMAINS ILS ETAIENT FIFTY FIFTY PARTAGEES EN BARBUS ET EN RASEES EN DEPIT DU FAIT QUE LA BARBE ETAIENT CONSIDEREE COMME L'APANAGE DES BARBARES:

AINSI ALORS QUE LES BARBARES SOCRATE ET PLATON ETAIENT BARBUS LES TRES CVIVILISES ET GENTILS NERON ET CALIGULA ETAIENET BIEN RASEES PILE POIL

RESTE AUJOURD'HUI LE GROS BUSINESS DES LAMES DE RASOIRS: GILLETTE ET COMPAGNIE ONT REUSSI A FAIRE L'AMALGAME ENTRE LE MECHANT ET BARBARE ET BARBU DES TEMPS MODERNES EN L'OCCURENCE L'ANARCHISTE OU LE TERRORISTE ISLAMISTE

ET LE GENTIL BROKER DE WALL STREET BIEN RASEE ET PARFUMEE A L'ARMANI CODE ET EN COSTUME CERRUTI
QUI SE NOURRIT DU SANG ET DE LA SUEUR DE MILLIONS/MILLIARDS DE TRAVAILLEURS ET DE FERMIERS EN GESTICULANT COMME UN FOU FURIEUX ET EN TAPANT SUR DES BOUTONS D'ORDINATEURS

Chammas frederico

La barbe, de nos jours, une coquetterie devenue (malheureusement) pour certains, un signe d'adhésion à certaine idéologie-religieuse, comme le voile islamique des jeunes en Europe...
Ça gâche le plaisir de porter une belle barbe "masculine"

Paul-René Safa

Faut pas commencer à divaguer, la barbe n'est l'apanage de personne puisqu'elle est née avec l'humanité, époque bénie où les religions n'avaient pas été encore inventées. L'Histoire ne relate nulle part qu'un homme de Cro-Magnon imberbe ait été effrayé de côtoyer un congénère barbu.

Antoine Sabbagha

Pourquoi la barbe en effet est devenue universselle ?Anges et Diables se sont-ils mélangés?

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

AUJOURD,HUI LA BARBE EST PRESQUE L,APANAGE DES TERRORISTES !

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