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Économie

Pourquoi le nouveau mandat de Salamé rassure les marchés ?

Politique monétaire

Pour les milieux financiers, la reconduction du gouverneur de la BDL pour un cinquième mandat consécutif est un gage de continuité, notamment monétaire.

30/05/2017

La reconduction pour six ans de Riad Salamé à la tête de la Banque centrale (BDL), actée mercredi par le Conseil des ministres, a suscité une réaction enthousiaste des milieux économiques et financiers libanais, qui semblent partager les propos du président de l'Association des banques du Liban (ABL), Joseph Torbey, dépeignant M. Salamé comme « l'homme le mieux placé pour assurer cette fonction ».
« Les marchés ont réagi positivement à la reconduction de M. Salamé dès le lendemain, avec notamment une hausse de la demande sur la livre libanaise et les eurobonds », affirme à L'Orient-Le Jour le directeur du département de recherche de Bank Audi, Marwan Barakat. « Le "spread" sur les Credit Default Swap (CDS) à cinq ans du Liban, qui évalue la perception des marchés du risque souverain d'un pays, a baissé de 25 points de base, à 370 points de base depuis la reconduction », poursuit-il.

« C'est une convergence des intérêts des marchés, des banques ainsi que le climat extérieur actuel qui ont conduit à la nomination de M. Salamé. On a laissé penser qu'il y aurait une mauvaise réaction des marchés dans le cas contraire et créé un sentiment de peur qui a poussé le président de la République à reconduire M. Salamé », estime de son côté Louis Hobeika, professeur d'économie à l'Université Notre-Dame de Louaizé.

 

(Lire aussi : L’ABL salue la reconduction de Salamé à la tête de la BDL)

 

Gage de stabilité
Car la reconduction de M. Salamé est d'abord perçue comme un gage apporté au maintien de la politique de stabilité du taux de change. « La meilleure garantie pour le maintien de la stabilité de la livre est la politique menée par M. Salamé depuis les 24 dernières années », avance le directeur général adjoint de la SGBL, Georges Saghbini. Cette priorité donnée à la stabilité monétaire a d'ailleurs conduit le gouverneur à entreprendre des opérations de grande ampleur pour faire notamment face à l'impact de cette politique sur ses réserves en devises, comme les fameuses opérations d'ingénierie financière officiellement menées pendant l'été 2016 par la BDL. Pour rappel, la BDL a affirmé avoir cédé plus de 12 milliards de dollars de titres de dette publique en devises à des banques libanaises et leur avait racheté des obligations publiques en livres pour un montant équivalent, à taux d'escompte de 0 %. « Dans un contexte régional perturbé par des dévaluations monétaires en Turquie, en Égypte et évidemment en Syrie, il valait mieux prévenir que guérir », plaide M. Saghbini.

De fait, l'un des effets directs de ces opérations est d'avoir permis à la BDL de retrouver des marges de manœuvre : ses réserves brutes en devises ont atteint 34 milliards de dollars fin 2016, en hausse de 11,1 % en un an, alors qu'elles avaient baissé de 5,4 % en 2015, tandis que la balance des paiements a enregistré un excédent de 1,24 milliard de dollars fin 2016, contre un déficit de 3,35 milliards de dollars fin 2015. Elles ont aussi dopé la croissance du bilan des banques libanaises qui a augmenté de 9,9 % entre 2015 et 2016, à 204,3 milliards de dollars.

Mais elles ont aussi suscité des critiques importantes. D'abord sur la transparence de la communication sur ces opérations et l'ampleur des revenus immédiats générée à cette occasion : selon la BDL, ces opérations ont permis aux banques participantes d'engranger environ 5 milliards de dollars de revenus immédiats, la BDL enregistrant un montant identique. Ensuite, sur les risques induits portés par ces opérations : par exemple, la Banque mondiale a renouvelé dans plusieurs rapports des mises en garde contre une réédition de ce type d'intervention, s'inquiétant notamment de l'impact de la hausse de liquidités en livres libanaises dans les banques commerciales. À cet égard, M. Salamé a affirmé à plusieurs reprises que cette opération ne devrait pas être renouvelée, même si plusieurs médias locaux ont rapporté que d'autres opérations avaient été menées officieusement...

 

(Lire aussi : « Nous dansons avec les loups », s’inquiète Salamé)

 

Sanctions américaines
Le durcissement attendu des sanctions américaines à l'encontre du Hezbollah suscite également depuis plusieurs semaines l'inquiétude des responsables politiques et financiers et les aurait poussés à appeler au renouvellement du mandat de M. Salamé. Selon plusieurs sources concordantes, le président de la commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants, Ed Royce, travaille sur une proposition de loi intitulée « Hezbollah International Financing Prevention Amendments Act of 2017 » (Hifpa 2017) qui pourrait être présentée au Congrès américain dans les semaines qui viennent. Selon ces sources, le texte vise à éliminer toute forme de soutien financier au Hezbollah, en élargissant les sanctions à toutes les personnes physiques et morales liées directement au Hezbollah et ses institutions affiliées, ainsi qu'aux organismes et aux États lui fournissant tous types d'aides. « Même si des représentants de l'ABL (et une délégation parlementaire, NDLR) ont eu raison de se rendre mi-mai à Washington, les discussions ne semblent pas encore avoir abouti. Il faudrait qu'elles se fassent aussi au niveau des secteurs publics et il n'y a que M. Salamé qui pourra mener cette mission, d'autant qu'il a déjà géré des situations similaires », estime M. Saghbini.

Pour rappel, la BDL avait joué un rôle important dans l'application des précédentes sanctions votées en 2015 par le Congrès américain. Tout en soulignant l'obligation pour le secteur financier de s'y conformer, sa circulaire émise en mai 2016 soumettait néanmoins à un quitus préalable de la Commission d'enquête spéciale la fermeture par les banques des comptes suspects mais ne figurant pas nommément dans les listes américaines. Ce afin notamment d'éviter que les banques locales excluent une partie de la population libanaise en tentant de réduire les risques encourus en cas de non-respect des injonctions américaines.
Les milieux économiques se demandent néanmoins s'ils pourront continuer de compter sur les initiatives interventionnistes de la BDL en matière de soutien à l'économie.

La BDL a notamment consacré une enveloppe globale de plus de cinq milliards de dollars à cinq plans de relance annuels successifs depuis 2013. « Ces politiques ont permis d'éviter une dépression économique et seront probablement poursuivies », considère M. Barakat. « La BDL a dû agir en l'absence de politique économique gouvernementale. Maintenant, avec la nouvelle configuration politique, nous attendons du gouvernement de vraies réformes dans les secteurs économiques-clés », observe de son côté M. Saghbini.
En dépit de ce bilan, certains analystes plaidaient pour un changement de gouverneur à la tête de la BDL. « M. Salamé a fait un bon travail, mais il y a des centaines de profils compétents à même de lui succéder et en mesure d'apporter de nouvelles idées et politiques, estime M. Hobeika. Dans toute institution publique, un renouvellement favorise une meilleure efficacité et plus de transparence », abonde Jad Chaaban, professeur d'économie à l'Université américaine de Beyrouth (AUB).

Contrairement aux autres analystes interrogés, M. Chaaban questionne la nécessité d'une continuité de la politique monétaire menée au Liban depuis 24 ans. « Cette politique nous coûte cher, puisqu'elle repose sur l'attraction de fonds étrangers à l'aide de taux d'intérêt des plus élevés au monde et donc sur un cercle vicieux de l'endettement », alerte M. Chaaban. « Les plans de relance sont par exemple de bonnes initiatives de la BDL, mais elles ne sont pas suffisantes. Ce n'est pas en stimulant l'endettement qu'on va relancer durablement l'économie », ajoute-t-il.

 

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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

PARCEQUE IL EST CAPABLE !

Antoine Sabbagha

En espérant que l’endettement ne nous coutera pas cher , bonne chance pour M. Salamé .

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