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Moyen Orient et Monde

Comment Marine Le Pen a « véritablement » montré son « ancrage » dans l’extrême droite

Entretien

Michel Eltchaninoff, agrégé et docteur en philosophie, est rédacteur en chef de « Philosophie magazine ». Après avoir publié « Dans la tête de Vladimir Poutine » (Actes Sud), l'ouvrage « Dans la tête de Marine Le Pen » est sorti en janvier dernier. Pour « L'Orient-Le Jour », l'auteur revient sur ce qui reste d'extrême droite chez la candidate du Front national, c'est-à-dire pratiquement « tout », et décrypte sa campagne.

06/05/2017

Vous démontrez dans votre livre que, malgré les tentatives de dédiabolisation, Marine Le Pen reprend toutes les thématiques de l'extrême droite. Pourriez-vous développer ce point ?
Marine Le Pen reprend l'idée traditionnelle à l'extrême droite que la France est menacée dans son identité et risque la disparition à cause de l'invasion ou de la soumission due à des personnes qui n'appartiennent pas au peuple français.

Elle pointe deux ennemis : les ennemis d'en haut, ce qu'elle appelle les élites, plus précisément la finance internationale, la finance anonyme, vagabonde, cosmopolite. Une sorte d'ennemi qui est un peu occulte, disséminé dans le monde et qui dominerait à la fois l'Europe et les représentants politiques français, donc le peuple.

Les seconds ennemis sont les ennemis d'en bas, donc les immigrés qui sont, d'après elle, amenés par ces ultralibéraux d'en haut pour faire du dumping social et pouvoir fournir une main-d'œuvre bon marché en France. On est donc dans un schéma typique de l'extrême droite, où une essence éternelle de la France serait menacée par des éléments étrangers.

 

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Il y a également un point qui est aussi typique de l'extrême droite, notamment des années 1920-1930, qui est de résumer les rapports politiques, et les rapports entre les hommes, à des rapports physiques de domination et de soumission. Marine Le Pen, comme beaucoup de représentants d'extrême droite, ne croit pas à l'échange d'arguments, aux règles, au droit.

Elle pense en réalité que toute l'histoire et la politique se résument à de la domination et de la soumission, donc elle utilise un vocabulaire très violent, suivant lequel justement il y a des êtres qui nous font courber l'échine. Pour elle, toute la politique se résume finalement à des rapports de force entre des maîtres et des esclaves. Il s'agit, pour elle, de porter la révolte des esclaves contre les maîtres. Il y a une manière de refuser le règne du droit, le règne de la représentation politique des règles, au nom des rapports physiques. Et cette réduction du droit au physique est une constante de l'histoire de l'extrême droite.

Il y a d'autres éléments bien entendu, tels que la violence, la xénophobie plus au moins dissimulée, et cette idée d'une essence de la France qui disparaît, l'idée d'une domination externe sont des constantes de la pensée d'extrême droite, malgré un langage qui est étudié pour ne pas provoquer de grandes vagues d'indignation comme celles que Jean-Marie pouvait provoquer lorsqu'il évoquait la Shoah comme point de détail de la Seconde Guerre mondiale, ou parler d'inégalité des races. Elle évite ces outrances, mais le fond du discours reste le même.

 

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Est-ce que ces thématiques ont été largement reprises durant la campagne actuelle – plus ou moins qu'en 2012 ? Avez-vous perçu des changements ?
Marine Le Pen est présidente du parti depuis 2011. En 2012, il s'agissait en quelque sorte d'un rodage, elle n'avait pas encore construit un discours global sur le monde. Durant la campagne actuelle, elle a déployé ce discours-là en disant que les Français sont soumis à deux totalitarismes – mot très fort : celui du mondialisme, incluant la finance, et celui de l'islamisme. Elle a un discours très articulé, sans doute un peu paranoïaque, un peu complotiste, mais qui a une apparence de cohérence, où elle dit que les Français sont soumis à deux dangers totalitaires. En pointant du doigt le libéralisme, elle espère récupérer beaucoup de voix à gauche, parmi l'électorat populaire notamment, et de l'autre côté l'islamisme, avec une critique de l'islam en tant que religion. À travers cela, elle entendu récupérer beaucoup de personnes animées de passions xénophobes contre les immigrés et contre l'islam.

Constatez-vous une vraie évolution par rapport à la ligne idéologique de son père ? Est-elle dans une autre logique ou est-ce du vernis ?
Ma thèse est que son discours est différent de celui de son père, mais qu'en même temps il se rattache à des traditions de l'extrême droite en fait plus anciennes. Jean-Marie Le Pen disait qu'il fallait défendre l'Europe blanche et chrétienne contre ce qu'il appelait les invasions migratoires. C'est différent pour Marine Le Pen : c'est plus général. Il s'agit de défendre le petit peuple contre les financiers et les immigrés. Elle a introduit une dimension sociale dans son discours, différente de celui de son père, mais qui, du coup, se rattache en fait à une idéologie qui était très importante à l'extrême droite à la fin du XIXe siècle et entre les deux guerres : dans son essence, cette dimension est celle d'un socialisme national. À ne pas confondre avec national-socialiste, car elle n'est pas du tout nazie. Elle ne croit pas à une science des races. L'idée est qu'il faut défendre les travailleurs français contre la mainmise des banquiers d'un côté contre les immigrés de l'autre.

 

(Lire aussi : Fractures et factures, l'éditorial de Issa GORAIEB)

 

Le Front national est-il un parti fasciste ? Ce terme est-il approprié ?
Ce mot précis n'est pas approprié parce que le fascisme désigne surtout le mouvement fasciste italien où il y a l'idée de la construction d'un état surpuissant, une critique de la démocratie très forte... Alors que chez Marine Le Pen, il n'y a pas, en tout en cas en apparences, de critiques de la démocratie. Elle pense au contraire porter la voix du peuple, et estime que la France est privée de démocratie. Elle n'appelle donc pas du tout a un coup d'État militaire, elle est contre le culte du chef, martial, militaire, absolu. Elle veut être la porte-parole d'un peuple en colère. Je pense que le mot fascisme ne correspond pas d'un point de vue précis et technique, mais il y a certains éléments du fascisme qu'on retrouve chez elle. On retrouve cette idée qu'il faut sauver le pays contre la décadence, qu'il faut qu'un homme providentiel, en l'occurrence une femme, vienne sauver le pays. Elle n'est pas fasciste, mais elle se rattache a divers courants d'extrême droite un peu plus anciens que le fascisme.

Emmanuel Macron l'a qualifiée durant le débat de mercredi de « grande prêtresse de la peur ». Êtes-vous d'accord avec cela ?
Effectivement. Son idée, c'est de faire peur par rapport à la mondialisation, puisqu'elle la compare à un nouveau totalitarisme, comme auparavant le nazisme ou le communisme. Elle veut également faire peur par rapport à la présence des musulmans en France. Elle se veut habile en disant qu'elle ne critique pas les musulmans, mais l'islamisme, sauf qu'en réalité, ce qu'elle critique, c'est l'islamisation du pays. Elle prétend que la présence de musulmans en France est une forme d'invasion culturelle, sournoise, qui va faire disparaître l'identité de la France. Elle excite les peurs pour provoquer les colères, contre les élites – les politiques, les journalistes, ceux qu'elle appelle les bobos – et contre les Français, ou non, de confession musulmane.

 

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A-t-elle eu une bonne stratégie en axant sa campagne principalement sur le thème de la souveraineté ? N'avait-elle pas plus à y gagner en se focalisant sur celui de l'identité ?
Elle navigue beaucoup entre ces thèmes. J'ai assisté aux meeting de début de campagne et à ceux de la fin. À partir de l'automne 2016, elle déclarait vouloir une France apaisée, et donc vouloir surtout combattre le mondialisme et protéger les Français. À la fin de la campagne, notamment au Zénith à Paris, juste avant le premier tour, elle est apparue beaucoup plus virulente sur sa critique de l'islam et sur la peur de l'étranger. Elle a joué sur les deux tableaux, et c'est sans doute cela sa difficulté principale en tant que candidate. Et c'est peut-être cela qui expliquera son échec, si elle échoue. Elle n'a pas su garder une même ligne. Elle est face à une quadrature du cercle, où il faut absolument garder les anciens sympathisants du FN, ceux qui sont animés de pulsions xénophobes, tout en séduisant les nouveaux. Et parfois, les deux se contredisent un peu, car quand elle veut rassurer les anciens, elle fait peur aux nouveaux potentiels. Et quand elle veut séduire les nouveaux, elle fatigue et ennuie un peu les anciens.

Dans cet entre-deux tours, elle est plutôt allée chercher l'électorat mélenchoniste ou filloniste ?
Les deux. Au cours de l'un de ses derniers meetings, elle a fait un discours sur les racines chrétiennes de la France, sur l'identité. Elle a essayé ce grand écart qui consiste à aller récupérer les mélenchonistes en disant : Moi je suis la candidate des insoumis, tout en essayant de séduire les fillonistes en se montrant garante de l'âme de la France, de ses racines chrétiennes et de son identité.

 

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Marine Le Pen risque de faire le score le plus important de l'histoire du FN au second tour, mais paradoxalement, elle est apparue extrêmement affaiblie, remise en question. Est-ce qu'elle ressort gagnante de cette campagne ?
Elle sort dans tous les cas gagnante parce que sa victoire au premier tour l'installe comme la future opposante numéro 1 d'Emmanuel Macron, s'il est élu. Mais surtout, parce que son accession au poste de finaliste n'a pas provoqué l'indignation, la révolte, la surprise qu'avait entraînées l'arrivée de Jean-Marie Le Pen en 2002. Elle a suscité beaucoup de doutes et de troubles en France et dans le monde parce que beaucoup de gens ont dit qu'ils ne voteront ni pour l'un ni pour l'autre. Nous sommes dans une situation où elle s'est installée dans le paysage, même si sa fin de campagne est difficile. Même si elle perd dimanche, elle aura gagné son pari d'installer véritablement le FN comme une force d'alternance qui, d'après elle, finira par arriver au pouvoir.

Elle a montré ses faiblesses lors du débat face à Emmanuel Macron. Certains ont parlé de « suicide politique »...
Elle a véritablement montré qu'elle est restée ancrée dans l'extrême droite parce qu'elle a mis en avant trois lignes : la violence du discours, l'invective au lieu de l'argument, le refus de l'argumentation au profit de l'attaque ad hominem. Deuxièmement, elle a mis en avant l'exclusion de l'autre, car la majorité de ses attaques ne concernaient pas le programme d'Emmanuel Macron, mais surtout son être. Avec l'idée qu'au fond, son parti est un parti de rejet d'une partie de la population. Enfin, elle a beaucoup accumulé d'affirmations qui ne correspondent pas à des réalités. On a dit qu'elle avait utilisé la technique de Donald Trump, celle des fake news ; elle a donc montré quelque chose qui est très important dans le discours de l'extrême droite, qui consiste à remplacer le réel par la théorie. Je ne pense pas que ce soit un suicide politique, elle a quand même essayé de déstabiliser Macron, sans succès, mais elle a vraiment révélé que son parti demeure profondément ancré dans cette tradition d'extrême droite, qui est ancienne et dont elle est totalement l'héritière.

 

 

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Bustros Mitri

A quand dans la tête de Macron?

Yves Prevost

"Marine Le Pen reprend l'idée traditionnelle à l'extrême droite que la France est menacée dans son identité e(...)à cause de l'invasion ou de la soumission due à des personnes qui n'appartiennent pas au peuple français. Elle pointe deux ennemis : les ennemis d'en haut, (...) plus précisément la finance internationale,(...)Les seconds ennemis sont les ennemis d'en bas".
Ce constat est difficile à contester et n'a rien de propre à l'extrême-droite.
Je relève un point positif: le FN ne peut absolument pas être qualifié de fasciste. En effet, le fascisme est un mouvement politique parfaitement circonscrit dans l'espace et le temps. Et si on veut élargir la définition du mot "fascisme" à toutes les idéologies totalitaires, dans ce cas, le parti qui mériterait le mieux ce qualificatif serait le parti communiste.

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