X

Culture

Fattal, Asfar et Moultaka : deux montagnes et un pont

Causerie

La soirée annuelle de l'association Amitiés Neuilly-Liban a été marquée cette année au sceau de l'art avec trois artistes libanais mis à l'honneur.

C.D. | OLJ
13/03/2017

La soirée culturelle de l'Association Amitiés Neuilly-Liban, présidée par Carlos Faddoul et placée sous le double patronage de la mairie de Neuilly et de l'ambassade du Liban, a été marquée cette année au sceau de l'art.

Les artistes libanais invités, Simone Fattal, Nadim Asfar et Zad Moultaka, ont parlé de leur processus créatif, au cours d'une rencontre menée avec une fine intelligence par Nadine Fattouh, spécialiste de peinture ancienne. Leur carrière a inspiré à la galeriste une citation de la philosophe Simone Weil (1909-1942), en guise d'introduction : « L'œuvre d'art a un auteur, et pourtant, quand elle est parfaite, elle a quelque chose d'essentiellement anonyme. Elle imite l'anonymat de l'art divin. »

Nadine Fattouh a choisi deux axes de présentation pour articuler le parcours des artistes présents, « l'itinérance qui sous-entend la liberté » des artistes et leur choix de vie (entre deux pays, le Liban et la France), et « la création qui révèle l'essence des choses ». Les échanges qui ont suivi ont montré l'influence des origines et la nostalgie du Liban, prégnantes dans l'œuvre de ses trois interlocuteurs.

 

(Lire aussi : La montagne peut être une mère comme les autres)

 

Le Sannine que j'aime peindre
Simone Fattal est peintre, céramiste, sculpteur. Née à Damas, elle suit des études à Paris et Londres, puis déploie ses ailes à Beyrouth où elle veut fonder une école pilote pour « recréer une unité nationale ». Elle s'installe ensuite en Californie durant la guerre libanaise, où elle crée la maison d'édition de littérature et poésie expérimentales Post-Apollo Press, en 1982. Ses pérégrinations ont entraîné un changement de matériau et, en 1989, elle abandonne la peinture et se lance dans la sculpture et la céramique. Elle s'inscrit au Art Institute of Chicago, établissement prestigieux où ont enseigné Jackson Pollock, Diego Riveira, Ansel Adams.

« Ne dit-on pas que Dieu a crée l'homme à partir de l'argile ? En vous appropriant cette matière cherchiez-vous à recréer un monde, celui perdu au Liban ? Ou un tout autre qui est en vous et que vous révélez peu à peu ? » demande Nadine Fattouh dans une question rhétorique. « Il y a dans vos sculptures quelque chose de primitif, comme un terreau commun à l'humanité, ce sont des sculptures très orientales », avec des réminiscences de Petra, Palmyre, Ougarit. « Est-ce que vos origines s'imposent dans vos œuvres? »

Réponse de Simone Fattal, chargée d'émotion : « Je suis allée en Californie, ce beau pays ne m'a pas donné envie de peindre ses montagnes. Moi, c'est le mont Sannine que j'aime peindre, avec les dégradés du soleil sur ses versants. Ce n'est pas seulement la beauté d'un paysage, mais ce sont les racines qui font l'inspiration. » Applaudissements de la salle.

 

(Lire aussi : Zad Moultaka, ou comment transformer la violence en chant)

 

La montagne pure
Nadim Asfar est photographe et vidéaste. « La terre dans le sens de sol est aussi ce qui anime votre travail, vous faites des kilomètres à la découverte de votre sujet », souligne Nadine Fattouh. Son sujet ? Nadim Asfar parle, lui aussi, de sa redécouverte de la montagne libanaise. Il la parcourt sans relâche, avec une passion renouvelée, s'emploie à révéler ses différentes facettes, à faire ressortir ce qui en est pérenne. Il a fait des centaines de clichés pour une première exposition, Where I end and you begin. En voyant ses photos, des Libanais se sont demandé s'il s'agissait bien du Liban.

Nadim Asfar parle du choix de la photo, du rôle du photographe, pas seulement explorateur mais vigie de l'environnement, lanceur d'alerte, celui qui, s'il ne peut changer la réalité des choses, peut modifier le regard que l'on pose sur elles. « Il y a dans votre façon de travailler un côté répétitif qui rappelle l'art de la fugue. Quelle impermanence cherchez-vous derrière la permanence de la montagne ? » lui demande Nadine Fattouh. « La montagne offre une forme pure, universelle. On pense facilement à la montagne Sainte-Victoire qui a hanté Cézanne. Celui-ci disait : "Il faut traiter la nature par le cylindre, la sphère et le cône". » En un mot, revenir aux formes pures, originelles. Il y a chez Nadim Asfar cette même volonté de retour à l'essentiel.

 

Construire des ponts
Zad Moultaka, enfin, est interprète, compositeur et plasticien. Il navigue lui aussi entre Paris et Beyrouth, entre la peinture et la musique. Il explique sa quête musicale par « une recherche minimaliste », mais aussi une volonté de retour à la source, à quelque chose d'organique.

Sélectionné pour représenter le Liban à la prochaine Biennale de Venise en partenariat avec la galerie Janine Rubeiz, il va orchestrer le Pavillon du Liban autour d'une installation contemporaine monumentale intitulée Shamas – le soleil. Il dit s'être inspiré de la grotte Chauvet en France, mentionne l'influence de la préhistoire, comme une volonté de remonter le temps. L'histoire, avant l'histoire. Mais aussi une projection dans le monde moderne, une volonté de construire des ponts, Paris/Beyrouth, musique/peinture, archaïsme/modernité.

Zad Moultaka évoque lui aussi son déracinement, la nostalgie du Liban et l'arrachement à la patrie. Ce thème, commun aux trois artistes, est la blessure à l'origine de leur monde intérieur et de leur élan créatif. Il prend tout son sens en guise de conclusion dans la phrase de Merleau-Ponty, citée par Nadine Fattouh : « Chercher l'essence du monde, ce n'est pas chercher ce qu'il est en idée, une fois que nous l'avons réduit en thème de discours, c'est chercher ce qu'il est en fait pour nous avant toute thématisation. »

C.D.

 

 

Pour mémoire

Hommage à Gibran par l’association « Amitiés Neuilly-Liban »

Neuilly-sur-Seine veut associer le Liban au projet d’exposition universelle en France

Retour à la page "Culture"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon OLJ, vous devez au préalable vous identifier.