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Liban - La psychanalyse, ni ange ni démon

La schizophrénie et la pseudo-« dangerosité » des fous (suite)

Le 14 décembre dernier, en Isère, en France, le psychiatre d'un schizophrène est condamné pour homicide involontaire. Le patient s'est échappé du centre hospitalier de Saint-Egrève et a commis un meurtre. Le psychiatre qui le suit, à l'extérieur de l'hôpital, le Dr Lekhraj Gujadhur, est condamné à dix-huit mois de prison avec sursis. L'avocat du psychiatre proteste: le centre hospitalier a été relaxé, le chef du service où le patient était hospitalisé et son médecin traitant à l'intérieur de l'hôpital ont été également relaxés.

Le tribunal a reproché au Dr Gujadhur d'avoir connu le patient, d'être au courant des faits précédents témoignant de sa dangerosité et de n'avoir pas fait le nécessaire: il n'aurait pas dû le suivre en ambulatoire (à l'extérieur de l'hôpital).
La décision du tribunal est grave. Elle renoue avec une période noire de la politique psychiatrique qui a précédé la mise en place de la politique de secteur: l'hôpital n'a plus de fonction centrale, les hôpitaux de jour, les appartements thérapeutiques, les hôpitaux de nuit ainsi que les centres médico-psychologiques permettent d'accompagner les patients dans leur lieu de vie. Cette politique de secteur, mise en place dans les années 60, a cassé la conception idéologique et nullement scientifique de la soi-disant dangerosité des fous.

Rien, absolument rien, ne montre que les fous sont plus dangereux que n'importe quelle autre catégorie humaine. Pas même les statistiques. Et «les médecins ne sont pas des gardiens de prison», dit l'avocat du psychiatre incriminé.
Et «les schizophrènes n'ont pas vocation à être enfermés», ajoute le Dr Norbert Skurnik, vice-président de l'Intersyndicale française de défense de la psychiatrie publique. Mais le risque de poursuite pénale peut pousser les psychiatres à ne plus autoriser les permissions, ni les sorties. Ce qui pour les psychotiques hospitalisés est synonyme de meurtre
symbolique.

Un exemple illustre bien que la soi-disant dangerosité des schizophrènes n'est qu'un point de vue social, idéologique et réactionnaire.
En 1976, à Créteil, dans le Val-de-Marne en France, j'étais responsable d'une équipe médico-psychologique d'un dispensaire ou CMP. Dans nos fonctions médicales et sociales, on doit répondre à un «signalement» en entrant en contact avec la personne signalée. Désignée par le préfet comme «dangereuse pour elle et pour autrui», la prise de contact avec la personne en question a pour but d'évaluer sa dangerosité et d'agir en conséquence. L'ordre venant de la part du préfet, ni le citoyen ni le psychiatre ne peuvent le contester.

Nous recevons donc un signalement concernant un habitant de Créteil, M. A., qui venait pour la énième fois et à coups de brique de casser les vitres de l'ancienne mairie. Il s'agissait d'un facteur, en arrêt de travail depuis deux ans et n'ayant pas légalisé sa situation. Aucun rapport médical n'était parvenu au bureau de poste où il travaillait, rien que des lettres délirantes et insultantes adressées au directeur. Pour proposer un rendez-vous à monsieur A., nous envoyons plusieurs lettres. Sans les ouvrir, M. A. nous les renvoie, avec des commentaires délirants marqués au rouge. Les tentatives d'aller le voir en annonçant notre visite sont vaines.

Dans le dossier envoyé par la préfecture, il est mentionné que son collègue et ami est allé le voir et qu'il l'a reçu un «couteau à la main». La dangerosité supposée de monsieur A. était bâtie sur cet événement. Pour les pouvoirs publics, qu'il ait reçu le seul collègue qui est également son ami avec un «couteau à la main» est une preuve de sa très grande dangerosité. Mentionnée dans son dossier de façon flagrante, la dangerosité devenait irrécusable. Toute personne ayant accès à son dossier était convaincue de cette dangerosité.
Ne réussissant pas à prendre contact avec lui et à court de solutions, je prends contact avec l'ami et collègue en question, et lui propose de nous rendre visite au dispensaire. Il était sincère et cherchait à rendre service à son ami sans savoir comment. Content qu'on l'ait convié à nous rencontrer, il nous raconte la dernière visite qu'il a faite à M. A. Comme il ne mentionnait pas l'histoire du «couteau à la main», je lui demande: «Il vous a reçu un couteau à la main?» «Oui, répond-il, il coupait des légumes.»

J'étais stupéfait. Ainsi, lorsqu'il a témoigné de sa visite à une personne anonyme dans la bureaucratie ambiante, cette personne n'a pas entendu «il coupait des légumes». Elle n'a retenu qu'«un couteau à la main». Elle n'a retenu qu'«un couteau à la main» non parce qu'elle était mauvaise ou qu'elle en avait après les fous, mais parce qu'elle baigne dans une idéologie ambiante qui est convaincue que le fou est dangereux.
Une fois inscrite dans son dossier, la phrase «il l'a reçu un couteau à la main» aurait pu déterminer le sort de ce monsieur. Aujourd'hui, très peu de psychiatres auraient pensé rencontrer le collègue et ami avant d'intervenir auprès de cette personne. Il a fallu le contexte des années 60 pour que l'idée me vienne de le faire. Si j'avais été formé à la psychiatrie il y a 20 ans et non pas 40, peut-être que l'idée de contacter le collègue de M. A. ne me serait pas venue, peut-être que je n'aurais vu dans le dossier que le « couteau à la main » et peut-être que j'aurais conclu à la dangerosité de ce monsieur.

 

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