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Moyen Orient et Monde

Comment la crise syrienne a bouleversé la diplomatie du Hamas

Entretien

Leila Seurat, spécialiste du mouvement radical palestinien, répond aux questions de « L'Orient-Le Jour ».

19/11/2016

Leila Seurat est postdoctorante et maître de conférences à Sciences-Po (Paris). Elle a publié en 2015 un ouvrage, tiré de sa thèse et intitulé  Le Hamas et le monde aux éditions CNRS. Elle y analyse la politique étrangère de ce mouvement palestinien qui s'articule, selon elle, autour de trois principes : « L'absence de relations directes avec l'entité sioniste, y compris ses citoyens ; le développement de relations étroites avec l'ensemble des acteurs régionaux et internationaux ; la non-ingérence dans les affaires intérieures des autres pays, en particulier les pays arabes. » L'Orient-Le Jour l'a rencontrée à l'occasion du Salon du livre de Beyrouth.

 

Dans votre livre, vous montrez que le Hamas a une vraie politique étrangère, souvent guidée par des motivations rationnelles. Il interagit avec les États de la région, mais aussi, de façon indirecte, avec Israël, notamment pour négocier des échanges d'otages ou des trêves. Est-ce que, sous certaines conditions, le Hamas serait prêt à négocier une paix durable avec Israël ?
C'est la question la plus compliquée lorsqu'on s'intéresse au Hamas, parce que, pour l'organisation, la paix durable est relative à la question de la trêve. Le Hamas utilise le concept de trêve parce que celui-ci existe dans la culture islamique (houdna) et qu'on peut le rattacher à un passé historique lointain. Mais, au sein du Hamas, il y a des discussions concernant la durée de cette trêve. Pour certains, elle ne doit durer que quelques mois, selon le comportement d'Israël. Pour d'autres, elle est extensible au point de pouvoir durer plusieurs années, de dix à quinze ans. Il n'y a pas d'accord unanime sur la question de la longévité.
Mais, dans les deux cas, elle est provisoire ? Il n'est pas question de traité de paix durable ?
Actuellement, je ne pense pas que le Hamas puisse envisager de conclure un traité de paix avec Israël. S'il le faisait, il chercherait à le camoufler, le justifier par l'idéologie ou par d'autres moyens.

 

Comment la crise syrienne a-t-elle bouleversé la diplomatie du Hamas ?
Il faut d'abord rappeler que le Hamas a quatre leaderships : un à l'extérieur, un autre à Gaza, un troisième en Cisjordanie et un quatrième dans les prisons israéliennes. La crise syrienne a constitué un tournant pour le leadership extérieur, qui a la main sur la politique étrangère parce que c'est lui qui a la capacité d'acheminer des ressources et de les distribuer à Gaza. En 2001, ce leadership était basé à Damas et était sous la protection des autorités syriennes et iraniennes. Il faisait partie de ce qu'on appelle l'axe de la résistance qui réunissait le Hezbollah, Damas, Téhéran et le Hamas. Il avait d'importantes relations d'amitié avec le régime syrien. La Syrie était pour ce leadership une base stratégique, notamment pour rencontrer des personnalités étrangères lors de leur passage à Damas.

En mars 2011, les premières révoltes éclatent et le Hamas se retrouve tout de suite dans une situation délicate puisque les Iraniens lui demandent de soutenir immédiatement (le président syrien Bachar el-) Assad. Entre mars 2011 et février 2012, il cherche à rester sur place tout en essayant de faire croire qu'il est parti ; c'est ce que j'ai essayé de décrire par le concept de « présence dans l'absence ». Les cadres importants demeurent, mais les familles sont parties. En 2012, le leadership extérieur décide de quitter la Syrie et de se disperser. Certains leaders vont rentrer à Gaza, d'autres, comme Khaled Mechaal, se rendent au Qatar. On est aussi dans un contexte régional où le Hamas se dit : « On va quitter la Syrie parce qu'on va capitaliser sur l'évolution régionale globale où les Frères musulmans sont en train de prendre le pouvoir partout. » Il y a alors un rapprochement fort entre le Hamas et le président égyptien de l'époque Mohammad Morsi.

Le Hamas va aussi, à la demande du Qatar, participer militairement et aider les rebelles en Syrie. Cela va aussi miner sa relation avec l'Iran. Il va aider les rebelles à construire des tunnels, mais aussi envoyer des combattants. C'est là le grand paradoxe, puisque le Hamas combat en Syrie aux côtés des rebelles syriens, alors même que ce sont les Iraniens, qui soutiennent le régime, qui financent les fonctionnaires à Gaza.
Mais les désaccords avec l'Iran relèvent davantage d'un conflit entre le pôle extérieur et l'Iran qu'entre le Hamas et l'Iran. Des contacts sont restés solides entre la branche intérieure et l'Iran. L'aide a baissé en 2012 et a ensuite été rétablie, même si on ne sait pas dans quelle mesure, puisque les Iraniens ont besoin de financer ce qu'ils considèrent comme la résistance.

 

(Pour mémoire : La politique étrangère du Hamas)

 

Qu'en est-il de la relation entre le Hamas et le Hezbollah ? Est-elle comparable à une relation entre deux États ?
La relation Hamas-Hezbollah n'a pas la nature d'une relation entre deux États, puisque aucun des deux acteurs ne peut être considéré comme un État. Les deux ont une relation très étroite et le Hamas a des bureaux dans la banlieue sud. Mais leurs relations se seraient détériorées à la suite de frictions sur la Syrie. Il y a eu des déclarations de Khaled Mechaal sur le fait que le Hezbollah devrait quitter la Syrie, et le parti chiite a fermé durant un moment les bureaux du Hamas dans la banlieue sud. La situation est plus ou moins rétablie aujourd'hui. Mais leurs relations dépendent de celles qu'entretiennent le Hamas et l'Iran.

 

Quand les monarchies du Golfe ont demandé au Hamas de rompre ses relations avec l'Iran, ce dernier a répondu : « D'accord, mais donnez-nous 150 millions de dollars par an. » Ces derniers ont refusé. Pourquoi ?
Les pays du Golfe refusent parce qu'ils ne veulent pas assumer la charge de financer les fonctionnaires du gouvernement du Hamas. C'est différent que de financer des travaux de reconstruction à Gaza. Ces pays ont reconnu l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), donc ils ne peuvent pas payer les fonctionnaires d'un autre gouvernement, qui fait concurrence à l'OLP.

 

Vous expliquez dans votre livre que la politique extérieure est aussi un instrument au service d'intérêts intérieurs. Si le statu quo persiste, est-ce que le Hamas risque de se faire déborder par un mouvement plus radical à Gaza ?
Il l'est déjà. Depuis 2009, le Hamas empêche toutes les autres factions de mener des attaques contre Israël, que ce soit le Jihad islamique ou les takfiristes. Il est menacé par les takfiristes depuis les années 2000, concernant trois questions : son alliance avec l'Iran, la question de la trêve, et sur le fait – selon eux – que le Hamas n'impose pas suffisamment la charia. Mais de là à être menacé au niveau sécuritaire, ce n'est pas le cas. Le Hamas est très bien organisé, c'est un minirégime autoritaire. Ils ont des services de sécurité, des services d'ordre très efficaces qui contrôlent tout. Tous ces takfiristes sont en prison, ils subissent des tortures et on les présente comme des ennemis de la patrie, ou de la résistance, alors même que ce sont eux qui envoient des roquettes sur Israël.

 

 

Pour mémoire

« La crise syrienne a clairement impacté le mouvement national palestinien »

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M.V.

le titre est trompeur..., il s'agit plutôt de dire " comment la guerre en Syrie a bouleversé la stratégie du Hamas" ,par ailleurs , depuis quand un mouvement terroriste à une diplomatie...?

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