Liban

L’humanisme n’est ni une utopie ni un intellectualisme

Boussole
06/09/2016

À la recherche de points de repère forts, une maxime célèbre de notre jeunesse disait, selon Louis Althusser, que « le marxisme n'est pas un humanisme ». L'humanisme n'est pas un marxisme sans plus, cela va de soi. Mais ayant adopté, dans notre mouvement citoyen, le label « Liban humaniste » pour coiffer nos initiatives à géométrie variable, je voudrais défendre notre action contre l'association de l'humanisme, chez les sceptiques, avec des catégories que certains quidams paresseux cherchent à nous imposer en nous traitant d'utopistes. L'humanisme n'est pas une utopie. L'humanisme n'est pas non plus un intellectualisme.

Contre l'utopie, la réponse est simple. Celui qui cherche le règne de la justice absolue sur terre, comme celui qui cherche le règne de la paix absolue, n'est pas des nôtres. Kant l'avait bien écrit, après Leibniz, dans son traité fondateur (Vers la paix perpétuelle, Zum ewigen Frieden, 1795) : la seule paix éternelle est celle du cimetière. Pour donner un exemple simple sur l'impossibilité d'une paix absolue, ou d'une justice absolue, sans l'ombre d'une violence : un contrat n'est exécutoire face au refus d'une partie de l'honorer que par crainte du glaive que brandit la justice.

La force armée pour l'exécution d'un contrat, lui-même exécution d'une loi contraignante, elle-même exécution du pacte social fondateur que nous appelons Constitution, cette force armée fait partie de la contrainte contre l'infraction à la loi expression de la volonté générale dans une société démocratique. Cette contrainte peut être violente en cas de refus d'honorer le contrat, et elle est exercée par les forces de l'ordre sous contrôle judiciaire. C'est le pendant du célèbre monopole de la violence que l'État exerce si sa Constitution ou ses lois ne sont pas exécutées. L'humanisme prend la Constitution très au sérieux, y compris le monopole de la violence et son exercice éventuel pour exécuter la règle du droit. C.Q.F.D. : l'humanisme n'est pas une utopie.

 

(Pour mémoire : Manifestation d'« humanistes » pour le déblocage : la Constitution et rien que la Constitution...)

 

L'humanisme n'est pas non plus un intellectualisme. La semaine passée, comme ce soir à notre manifestation résolument hebdomadaire jusqu'à l'élection d'un président, quelques malveillants hausseront les épaules et détourneront leur regard « d'une poignée d'intellectuels ». Il y a là une grave bévue taxonomique. Je vois parmi les amis en colère contre l'humiliation quotidienne de ce pays des architectes de renom international, des médecins qui sauvent la vie des gens, des avocats qui défendent les droits de leurs clients ou assurent la conformité des sociétés commerciales aux lois en vigueur, des romanciers qui produisent des pages salvatrices pour la santé mentale, des activistes d'ONG diverses, des syndicalistes et militants partisans, des professeurs qui ouvrent le monde de la spécialité à une nouvelle génération, des étudiants qui apprennent le monde avec leurs professeurs, des femmes et des hommes de tous âges qui travaillent dans des métiers divers, des participants qui portent des vêtements contrastés, qui appartiennent à des confessions et régions bigarrées, bref des êtres humains concernés par l'humiliation quotidienne de notre Constitution.

Je ne vois pas d'intellectuels. Certes, beaucoup d'entre nous travaillent dans le domaine de services intangibles, mais dans les pays avancés, l'agriculture est réduite à 1 (un) pour cent de l'économie nationale, et l'industrie créatrice de services occupe plus de 80 pour cent des gens. À forcer la bévue, on finit dans une tautologie, toute la société est formée d'intellectuels, producteurs et consommateurs. C.Q.F.D. : l'humanisme n'est pas un intellectualisme. Nous sommes des professionnels, des créateurs, des travailleurs, des producteurs de richesse tangible, mus par une philosophie humaniste.

 

(Lire aussi : Le Jour de la Constitution)

 

Que distingue ce mouvement et notre action d'humanistes ? La non-violence certainement, car nous refusons l'utilisation de la violence en dehors de principes juridiques stricts basés sur la Constitution, sous la vigilance du pouvoir judiciaire. C'est pour cela que faire revaloir et prévaloir notre Constitution, humiliée depuis deux ans et demi par une poignée de députés refusant de faire leur devoir impératif d'élire le président de la République, est un élément essentiel de notre action.

Plus en amont, nous participons de traditions orientales profondément religieuses, là où elles se recoupent et recoupent avec l'Occident les valeurs universelles des droits de la personne. L'humanisme est un personnalisme, « infirad » dans la tradition de Ma'arri, comme nous le rappelle dans son livre récent Ahmad Beydoun. Nous sommes humanistes dans un profond courant historique dont les grandes figures vont de Platon à Jésus-Christ, et d'Érasme à Kawakibi. Nous croyons à la force du mot, et non à sa violence. Nous soutenons la science, tout en adoptant le bon sens de Rabelais, car « science sans conscience n'est que ruine de l'âme ». Et avec le Zarathoustra de Nietzsche, nous aimons la danse et Mashrou' Leila.

Nous ne sommes pas des intellectuels. Nous ne sommes pas des utopistes. Aujourd'hui, dans la violation répétée des clauses expresses de notre Constitution « en cas de vacance présidentielle », une société démocratique aurait depuis longtemps infligé des peines sévères aux députés absents de l'hémicycle. Nous exigeons qu'ils rendent les salaires que nous leur payons depuis trois ans, et je peux leur assurer que leur embarras ne fait que commencer. Nous vous le rappellerons à nouveau ce soir, au cœur de notre capitale, messieurs et mesdames les députés anticonstitutionnels.

 

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BRAVO ! AVEC VOUS COMME PROMIS... ALLEZ, DE L,AVANT LES HONORABLES CITOYENS POUR DERACINER LE MAL ET PURIFIER LE PAYS !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

Bery tus

bravo felicitation !! c'est des gens comme vous qu'on veut voire au parlement ...

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