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Liban

L’appel de Chibli Mallat aux Libanais à se réapproprier leur Constitution

Interview
27/08/2016

La première manifestation que prévoit Liban Humaniste – initiative menée par Chibli Mallat –, le mardi 30 août devant le siège du Parlement au centre-ville, ne coïncidera avec aucun événement : ni séance électorale ni réunion de commission. Il n'est pas sûr que le portail du Parlement s'ouvre pour accueillir les manifestants, lesquels seront munis de la Constitution, et d'une pétition qu'ils prévoient de déposer auprès de la Chambre (en vertu d'un droit que leur accorde la Constitution). L'objet de la pétition est simple : revenir à l'esprit du texte et à sa lettre pour élire un président de la République, en dépassant l'artifice « ridicule » et dangereux du quorum des deux tiers.
Cette manifestation décidée spontanément par les auteurs de l'initiative à l'issue de leur première réunion, le 3 août, au domicile de Sélim Mouzannar a pour objectif de « rendre à l'État le bon sens que les citoyens lambda n'ont pas perdu », comme l'explique l'avocat Chibli Mallat à L'Orient-Le Jour.

La clé de voûte du déblocage étant la présidentielle, la première étape est d'« attaquer de plein front ce problème concret et palpable ». La démarche « simple » consiste d'abord à « déconstruire le discours politique fondé sur des interprétations de la Constitution fabriquées de toutes pièces, alors que le texte est on ne peut plus clair ». « La Constitution, expression de la volonté générale, prise dans le sens du contrat social, vise à faciliter la marche institutionnelle, non à l'entraver. Elle ne saurait donc porter les germes du blocage, ni de sa propre fin. L'usage perverti de la Constitution en fait un pacte suicidaire. La Constitution est utilisée de sorte à être sabordée », affirme M. Mallat.

Il reconnaît certes la formulation ambiguë de l'article 49 à laquelle Taëf n'a pas remédié, et qui risque d'induire une confusion entre « suffrage » et « présence », mais revient sur cette idée-clé : « L'exigence du quorum des deux tiers au premier tour ne peut être transformée en exigence de vote des deux tiers des membres de la Chambre. Cette assimilation ridicule entre quorum et vote n'a d'équivalent dans aucun pays. » Qui plus est, « le texte est clair pour ce qui est de la suffisance de la majorité absolue des votes aux tours de scrutin suivant le premier tour ». Même si le bureau de la Chambre défend un quorum des deux tiers au premier tour de scrutin ainsi qu'aux tours suivants, « cette décision n'a aucune force probante, et encore moins lorsqu'elle couvre un vide depuis deux ans et demi ».


(Lire aussi : Blocage présidentiel : « Les clauses de la Constitution sont simples et sans équivoque », rappelle un groupe d’intellectuels)

 

La mort définitive de la démocratie
Il existe enfin un argument qui rend urgente une insurrection contre la dénaturation des textes : le risque d'une mort définitive de la démocratie au Liban. « La présidentielle de 1970 a été la dernière présidentielle démocratique que nous ayons connue », rappelle-t-il d'abord, en la présentant comme la plus fidèle au modèle de l'exercice politique souhaité par notre Constitution. Il ajoute que le premier précédent de blocage de cette échéance est survenu en 2006, lorsque « la présidentielle avait été verrouillée par Émile Lahoud ». Ce premier empiètement manifeste des textes s'est poursuivi, après 2005, par des démarches plus sournoises : le vote aux deux tiers a été généralisé de sorte à institutionnaliser presque le tiers de blocage ; le pacte national est utilisé, et dans des acceptions variables, comme principe supraconstitutionnel, « pareil principe étant une entrave à la Constitution ». Le prétendu impératif de consensus qui en découle sous-tend « l'idée aberrante de Michel Aoun – et de ses alliés – de n'accepter d'être élu qu'à condition qu'il n'y ait aucun autre candidat en lice ». « Moi qui ne suis pas partisan du général Aoun accepte son élection à 60 %, ou mieux, à 55 % des votes, mais refuse sa logique d'être élu par consensus. Cette logique va finir par détruire le pays. Ce n'est que dans les dictatures qu'un président est élu à 99,99 % des suffrages », rappelle-t-il.

La menace à la culture démocratique risque de produire des effets directs sur la sécurité du pays. Ainsi, « notre pays a toutes les caractéristiques d'un Failed State (État défaillant), sauf la violence domestique ». Cela n'empêche que « la situation risque à tout moment de déraper ». La violence pointe d'ailleurs ponctuellement – la vague de manifestations ayant dégénéré en violentes représailles l'été dernier, les menaces chroniques de retrait du gouvernement..., autant de « conséquences directes du vide présidentiel », qui présage d'épisodes de violence, si le vide n'est pas comblé.

Un acte de résistance
Les outils dont disposent les acteurs pour un Liban humaniste sont à la mesure de leur « créativité », qui est en somme « celle de la société libanaise, son acte de résistance ». En plus d'improviser mardi « un spectacle » à la place de l'Étoile, afin de symboliser le geste d'une société civile qui tente de secourir une institution atrophiée, les manifestants entendent appuyer leur mouvance par des démarches juridiques : examiner « les moyens ou l'argumentation qui permet de saisir le Conseil constitutionnel sur cette situation de vide » ; planifier des « campagnes de pression morale contre les députés-boycotteurs, qui usent d'un soi-disant droit perpétuel de ne pas se rendre à la séance électorale ».

Plus concrètement, une démarche de nature diplomatique est envisagée, sous forme de lobbying auprès des chancelleries intéressées par un déblocage au Liban, à commencer par le Quai d'Orsay.
Chibli Mallat revient ainsi sur la lettre qu'il avait adressée au président François Hollande à la veille de sa récente visite au Liban, et préalablement à leur rencontre à Beyrouth : l'objet de la lettre avait été de réorienter les efforts de déblocage au Liban vers l'intérieur, « le problème étant moins celui d'une volonté régionale de blocage que celui du sabordage de la Constitution par des parties internes ». Et il semble que « cette lecture de la crise commence à faire son chemin auprès des diplomates », dit-il, en connaissance de cause.

Le groupe Liban Humaniste, qu'il décrit comme étant à « géométrie variable », tente de tisser un réseau avec d'autres mouvements modérés voués à défendre l'État de droit et à prôner une citoyenneté plurielle. Chibli Mallat est déjà entré en contact avec le ministre démissionnaire Achraf Rifi, qu'il présente comme « une grande figure de lutte contre l'extrémisme, d'assimilation de la frustration de la rue sunnite ». Il coopère également avec Beirut Madinati, « qui ravive la dynamique du 14 Mars 2005 », et avec la liste de l'opposition de Ghaleb Yaghi aux municipales de Baalbeck.

Pour lui, néanmoins, la réforme n'est pas forcément rupture : le respect des textes qui fondent la République est un appel à bâtir sur le système existant, sans manquer d'envisager des initiatives inédites. Comme, peut-être, le projet ambitieux – et encore lointain, du reste – de former une liste nationale de 128 candidats aux prochaines législatives. En attendant, ceux qui en ont ras le bol du blocage et de ses effets multiples et dévastateurs sont appelés à l'exprimer haut et fort, mardi au centre-ville, avec Chibli Mallat et ses compagnons.

 

Les tribunes de Chibli Mallat
Citoyenneté et Constitution : appel à une manifestation humaniste, le 30 août

Le Liban asile constitutionnel : du ministre en son ministère

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Marie Claude Hélou Saadé

Félicitations pour cette excellente initiative de « Liban Humaniste » menée par Chibli Mallat. Il est grand temps de se reprendre en main.

Irene Said

Cela fait plaisir de voir qu'il existe encore de vrais Libanais patriotes,qui décident de faire quelque chose de valable pour sauver notre Liban!

On vous tient les pouces pour mardi 30/8,
Irène Saïd

Halim Abou Chacra

Initiative pleine de bon sens.

Bery tus

ohhhhh ca c'est super !! j'approuve a 100 %

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