X

À La Une

Entre Madaya et Berlin, l'attente interminable de Bassel dans la Békaa

Témoignage

En février dernier, Bassel avait réussi à fuir la ville syrienne assiégée de Madaya, échappant à l'horreur de la famine. Il s'était retrouvé dans la Békaa libanaise et racontait en mars comment il espérait rejoindre sa famille en Allemagne au plus vite. Cinq mois plus tard, vivant toujours dans la clandestinité, Bassel ne voit toujours pas le bout du tunnel. Il témoigne une nouvelle fois pour « L'Orient-Le Jour ».

01/09/2016

Ils ont échappé à la famine due au siège hermétique, par les forces du régime, de Madaya depuis près de trois ans déjà. Bassel* et sa famille ont eu plus de chance que nombre de leurs voisins morts de froid, de faim ou faute de soins, dans ce village (devenu) fantôme, de la banlieue rurale de Damas. Pourtant, ce Syrien ne voit toujours pas le bout du tunnel... Son calvaire en Syrie, Bassel l'avait raconté en janvier dernier à "L'Orient-Le Jour" : le kilo de riz à plus de 100 dollars, les paires de pantalon superposées pour cacher la maigreur, l'exfiltration de sa femme et de ses trois enfants, via le Liban, vers l'Allemagne, et lui restant derrière... Trois mois plus tard, c'est depuis la Békaa libanaise, où il avait trouvé refuge, qu'il racontait l'angoisse et l'attente dans la clandestinité, et l'espoir, auquel il s'accroche comme à une bouée, de rejoindre les siens à Berlin.

Aujourd'hui, Bassel est toujours dans la Békaa. Cela fait un an que ce quadragénaire n'a pas vu les siens. Depuis sa prison à ciel ouvert, Bassel raconte comment il a échoué à rejoindre l'Europe, ses efforts sans relâche pour être à nouveau avec sa famille, et son désespoir quant à l'avenir de la Syrie.

 

"Tout n'est que mensonge". Bassel n'arrive pas à contenir sa rage contre l'injustice qu'il dit subir. "Je veux sortir du Liban, je ne veux pas rester ici". Sa colère est dirigée contre les passeurs qui l'ont arnaqué, et son cri de détresse lancé aux autorités libanaises qu'il craint depuis qu'il vit en situation irrégulière au Liban.

En juillet dernier, un Libanais qu'il croyait digne de confiance promet à Bassel de l'aider à rejoindre Berlin à partir de Tripoli, en faisant escale en Turquie. Même si ses proches n'ont pas réussi à obtenir un titre de séjour de trois ans qui ouvrirait la voie à un regroupement familial, Bassel n'hésite pas une seconde.

"Je m'en suis remis à Dieu et j'ai dit à mon contact que j'étais partant, raconte-t-il. Cette personne est entrée en contact avec un passeur qui m'a proposé de faire un faux passeport pour 700 dollars. Je lui ai dit que mon passeport était valide et j'ai insisté sur le fait que je ne paierais qu'une fois en Turquie".

 

(Pour mémoire : Dans Madaya affamée, un habitant raconte le calvaire)

  

"Il est hors de question que j'aille à Lattaquié !"
Le passeur refuse. "Après maintes tractations, on m'a proposé de payer 2.800 dollars et de donner mon passeport. J'ai réussi à rassembler 2.500 dollars grâce à l'aide de personnes bienveillantes", raconte-t-il. Le passeur accepte. Bassel donne argent et passeport à la personne de confiance qui lui assure que "ce sera pour mercredi, sans faute".

"Le jour venu, je me suis préparé, j'ai fait mes adieux à mes amis dans la Békaa. Et j'ai attendu". Pas de nouvelles mercredi, ni jeudi, ni les jours suivants.

N'y croyant plus, Bassel réclame son argent et son passeport. "Mon contact m'a alors avoué qu'il ne restait que 1.800 dollars et qu'il n'avait plus mon passeport. Il m'a dit qu'il y avait moyen de faire le voyage en allant en voiture vers Lattaquié sur la côte syrienne, avant de prendre la mer vers la Turquie", poursuit Bassel. "Tu es fou? Tu veux que je termine mon périple aux mains des services de renseignements syriens? Il est hors de question que j'aille à Lattaquié ! Annule tout", lance-t-il à son interlocuteur.

 

"Je suis simplement opposé au régime syrien"
Quelques jours plus tard, le contact de Bassel lui annonce une autre mauvaise nouvelle : son passeport est désormais entre les mains de la Sûreté générale. Un chauffeur de taxi qui transportait des papiers d'identité, dont ceux du Syrien, a été arrêté à un barrage des autorités libanaises à Tripoli.

"Si tu veux ton passeport, il va falloir le réclamer en personne à la SG", lui lance son contact. "Mais je suis entré illégalement au Liban, comment vais-je me rendre à la SG, ils m'arrêteront sur le champ", lui rétorque Bassel qui s'emporte, traitant contact et passeur d'"arnaqueurs, de gens malhonnêtes".

Pris au piège, il sait toutefois qu'il n'a pas intérêt à se fâcher avec son contact s'il veut récupérer ses 1.800 dollars. "Je veux juste qu'ils me rendent mon argent. Ensuite, je me rendrai à la SG en personne pour payer les amendes nécessaires et régulariser ma situation au Liban. Je pourrais même trouver un garant libanais. Je n'ai rien à me reprocher au Liban, je n'ai pas commis de crime. Je suis simplement opposé au régime" de Bachar el-Assad, lance-t-il.

A-t-il perdu espoir? "J'étais prêt à risquer ma vie en mer pour retrouver les miens et je suis toujours prêt à le faire", répond-il sans hésitation.

En attendant, Bassel survit tant bien que mal au Liban. Se nourrir, se loger, tout cela sans pouvoir travailler, Bassel -qui préfère rester discret en ce qui concerne l'endroit où il habite- le fait "grâce à la générosité de certaines connaissances dans la Békaa". "Certains compatriotes me logent chez eux, mais je ne peux pas y rester indéfiniment. Donc je déménage régulièrement", explique-t-il. Les jours et les nuits se ressemblent. "La plupart du temps, je reste cloîtré. Je n'ose pas trop m'aventurer à l'extérieur et ne rends visite qu'à certaines connaissances", dit-il.

 

(Pour mémoire : De la famine à Madaya à la clandestinité au Liban : le calvaire de Bassel)

 

Ses maux de dos ne le quittent jamais

Bassel souffre également physiquement. Ses maux de dos ne le quittent jamais. "Avant même le début de la révolution syrienne de 2011, j'ai été incarcéré pendant quatre ans, en l'an 2000. Je suis passé par la prison de Saydnaya où j'ai été torturé. Un tribunal militaire m'a condamné à trois et demi de prison pour "appartenance à une organisation religieuse prohibée", en l’occurrence le mouvement Takfir wal-Hijra ("anathème et retrait"), une branche des Frères musulmans fondée dans les années 1970. Ce qui n'était pas vrai d'ailleurs...". Bassel avait également été déchu de ses droits civiques jusqu'en 2011. "Mais la guerre a éclaté, et je n'ai pas pu me présenter devant les autorités syriennes pour réclamer à nouveau mes droits civiques".

"Pourquoi cela nous arrive-t-il? Pourquoi avons-nous été délaissés?" s'insurge Bassel. Ne mâchant pas ses mots, il reproche aux rebelles dont il est partisan de "s'être divisés, de n'avoir pas réussi à unir les rangs dans la lutte militaire contre le régime". Ses mots les plus durs, il les garde toutefois pour le régime syrien, "qui nous donne le choix entre la faim et la soumission".

 

"Le peuple syrien est victime d'un complot"
Mais Bassel ne peut pas se permettre le luxe de vivre dans le passé ou de s'attarder sur la situation politique et militaire en Syrie. "Les personnes qui m'ont aidé m'en veulent : +On t'a prêté de l'argent, et voilà que tu t'es fait voler+, me reprochent-ils".

Sa famille a, elle aussi, été victime selon lui d'un arnaqueur libano-palestinien à Berlin. Leur promettant de les loger dans un meilleur endroit, celui-ci a empoché 700 euros et s'est volatilisé.

Ces mésaventures, Bassel et sa femme se les racontent durant leurs conversations quotidiennes via les messageries WhatsApp ou Facebook. Il garde également le contact avec ses voisins qui sont toujours bloqués à Madaya. "La situation est lamentable là-bas. J'ai récemment appris qu'une famille que je connaissais bien a été décimée par la faim et les obus du régime", regrette-t-il.

Depuis qu'il a fui Madaya, cet ancien vidéaste pro-rebelle a laissé sa caméra de côté. "Qu'est-ce que vous voulez que je filme à présent ? Là-bas, je me sentais responsable de transmettre les images du siège et de la faim", lance-t-il, amer.

Pour ce qui est de la révolution syrienne, Bassel dit "avoir perdu espoir depuis longtemps. Je sens que le peuple syrien est victime d'un complot. Mais je n'ai pas perdu espoir de retrouver ma famille".

 

*Le nom de la personne interviewée a été changé à sa demande pour des raisons de sécurité.

 

Lire aussi

À Madaya assiégée, le désespoir des enfants syriens malades ou blessés

« Nous ne voulons pas endurer le même calvaire que les habitants de Madaya »

Après le siège, les enfants de Daraya découvrent biscuits et glaces

« Nous, nous sommes comme ces oiseaux, on reviendra si Dieu le veut »

Aucun convoi n'a pu atteindre les localités assiégées depuis un mois, dénonce de Mistura

À la une

Retour à la Une

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

FAKHOURI

“La loi de l'amour se montre plus efficace que ne l'a jamais été la loi de la destruction.”
Gandhi De Gandhi / Lettres à l'Ashram

Dernières infos

Les signatures du jour

L’édito de « L’Orient-Le Jour »

Alerte au plastique

Décryptage de Scarlett HADDAD

Gouvernement : le déblocage serait imminent

Les + de l'OLJ

1/1

Les articles les plus

x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

6

articles restants

Pour déchiffrer un Orient compliqué