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Liban

De la famine à Madaya à la clandestinité au Liban : le calvaire de Bassel

Témoignage

En janvier dernier, Bassel racontait depuis Madaya assiégée les affres de la famine, alors que venaient d'entrer les premiers camions d'aide humanitaire. Trois mois plus tard, ce Syrien se confie à nouveau à « L'Orient-Le Jour ». Du Liban cette fois, où il a réussi à se réfugier, mais où il vit désormais dans la clandestinité.

12/03/2016

La faim, le froid et la mort. Bassel* les a côtoyés pendant de longs mois à Madaya. En janvier dernier, ce quadragénaire racontait à L'Orient-Le Jour le calvaire qu'il vivait avec les 40 000 âmes peuplant ce village en banlieue rurale de Damas, assiégé par les forces du régime du président Bachar el-Assad.
Madaya recevra de l'aide humanitaire (nourriture, médicaments et carburants) à trois reprises, les 11, 14 et 18 janvier 2016. Ces livraisons qui parviennent au compte-gouttes, Bassel en bénéficiera deux fois, les 11 et 14 janvier, avant de fuir l'enfer le 7 février.
« L'aide alimentaire que j'ai reçue la dernière fois m'a largement suffi jusqu'à mon départ, car j'ai rationné mes repas, me disant que la prochaine aide pouvait ne jamais venir », se rappelle-t-il. Bassel affirme que les prix en général ont baissé à Madaya avec l'entrée de l'aide humanitaire. « Mais celui du riz a flambé, certains habitants ayant fait des stocks qu'ils comptent revendre plus tard au prix fort. Le kilo de riz a atteint, à un certain moment, 20 000 livres syriennes (environ 91 dollars) ! » s'insurge-t-il.

« Rejoindre Bachar, ou voir nos enfants mourir de faim »
Dans ces conditions de vie difficiles, certains habitants n'ont pas réussi à tenir tête au régime. « Plusieurs personnes ont dû se résigner et rejoindre l'armée de Bachar », raconte Bassel, amer. « Lorsque je leur ai demandé pourquoi, elles m'ont répondu : "Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse ? C'est soit ça, soit voir nos enfants mourir de faim". »
D'autres n'ont pas eu le temps de choisir. « Au lendemain de la dernière livraison d'aide humanitaire, deux de mes connaissances, dont un petit garçon, sont mortes de faim », raconte Bassel. Le 18 février, Médecins sans frontières (MSF) rapportait que 49 personnes sont mortes de faim entre le 1er décembre et le 29 janvier, à Madaya. Mais selon MSF, le bilan est certainement plus lourd car il existe des informations selon lesquelles des habitants auraient succombé à la famine dans leurs maisons.
« Les soi-disant convois médicaux et ambulances que vous voyez aux infos, ce n'est qu'une mascarade. Vous croyez que cela suffit pour sauver tous ces gens affamés ? s'emporte Bassel. 
J'ai vu de mes propres yeux des enfants la peau collée aux os et le ventre gonflé... »


(Lire aussi : Du Liban à Calais : deux Palestiniens dans « la Jungle »)

 

« Juste quelques papiers d'identité »
Pour Bassel, rester à Madaya revenait à courir vers une mort assurée. « Cela faisait un certain temps que je tentais de fuir, mais sans succès, affirme-t-il. Un jour, un médecin de la localité est parvenu à s'enfuir. Il m'a contacté plus tard pour me raconter qu'il avait payé 7 500 dollars aux miliciens du Hezbollah qui ont accepté de l'exfiltrer. J'ai pensé faire de même, mais je craignais que mon passé de photographe prorebelle ne mette ma vie en danger. »
Par l'intermédiaire d'un ami, Bassel prend contact avec un passeur qui finit toutefois pas le laisser en plan. « Je lui avais payé 2 200 dollars après avoir vendu les meubles et les articles féminins qui n'avaient pas été écoulés à l'époque où je tenais un commerce, raconte-t-il. Heureusement, j'ai réussi à récupérer une partie de la somme. J'ai ensuite contacté un autre passeur à qui j'ai donné tout ce qui me restait. » Et de poursuivre: « Une quinzaine de jours plus tard, au moment où je m'y attendais le moins, on m'appelle pour me dire que l'heure est venue. J'ai quitté la maison sans emporter d'effets personnels. J'avais juste mes papiers d'identité. »
Ils sont huit à tenter le tout pour le tout, ce soir du 7 février. « La route étant semée de mines antipersonnel, nous marchions en file indienne, raconte Bassel. Sous le couvert de l'obscurité, nous avons réussi à passer inaperçus à 50 mètres d'un barrage de l'armée du régime. Nous avons eu de la chance, personne n'a été blessé durant ce trajet de six heures. À l'aube, nous avions atteint le sommet de la montagne. Au bout de six heures supplémentaires de marche, nous avons trouvé une grotte où nous avons passé la nuit. Le lendemain, j'ai dormi chez des villageois de la région frontalière. Ce n'est que le jour suivant que nous sommes entrés au Liban. »

« Comme si je vivais encore sous blocus »
Bassel préfère ne pas dévoiler les détails de cette phase, craignant de compromettre les chances de ceux qui tenteraient le même trajet. En tout, ce périple lui aura coûté 3 000 dollars. Aujourd'hui, il préfère, pour des raisons de sécurité, ne pas dire où il réside exactement au Liban.
Mais s'il est arrivé à bon port, les regrets sont bien là : « Je suis triste d'avoir laissé derrière moi des amis à Madaya, confie le Syrien. Je les ai lâchés pour sauver ma peau. Je me sens comme un père qui a abandonné ses enfants. »
Le Liban n'était censé être qu'une escale pour ce père de famille qui tente à tout prix de rejoindre les siens en Allemagne, via la Turquie. Mais cette option s'annonce très compliquée alors que de nombreux pays d'Europe de l'Est ont décidé de ne plus laisser passer de réfugiés. Même la Turquie a été récemment incitée par l'Union européenne à faire de même.
« Je suis dans un sale pétrin aujourd'hui, constate Bassel. Je n'ai pas de travail et pas assez d'argent pour poursuivre mon trajet ou même pour me nourrir. C'est comme si je vivais encore sous blocus. La vie au Liban est beaucoup plus chère que je ne le croyais. »
Bassel estime vivre aujourd'hui dans une prison à ciel ouvert au Liban où il évite de se déplacer de peur de se faire arrêter. « Tout ce que je veux, c'est rejoindre la Turquie pour rallier l'Europe et retrouver ma famille », insiste-t-il. En attendant, il est entré en contact avec le HCR, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, afin de s'inscrire sur ses registres et tenter d'obtenir des subventions. « J'essaie également de régulariser ma situation auprès de la Sûreté générale, mais je n'ai pas encore réussi à le faire. Je ne sais pas comment assurer les quelques centaines de dollars nécessaires pour cela. Je vais essayer de trouver un emploi. Sinon, que faire ? Mendier devant les mosquées ? »

*Le nom a été changé pour préserver l'anonymat de la personne interviewée.

 

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Sabbagha Antoine

Un vrai film d 'horreur .Triste.

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