Diaspora

Libanais du Sénégal : une étude tente de dissiper les préjugés

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Beaucoup d'informations sur les Libanais d'Afrique de l'Ouest circulent. Mara Leichtman*, professeure associée en anthropologie à la Michigan State University, dévoile la place occupée par les migrants libanais au sein de la société sénégalaise.

18/07/2016

Ils ne sont ni difficiles à comprendre, ni divisés religieusement, ni désunis. Au fil des générations, les Libanais du Sénégal ont réussi à s'intégrer à leur société d'accueil tout en demeurant bien attachés à leurs valeurs libanaises.
Pour eux, tout a débuté en 1880. C'est durant cette période que l'émigration libanaise a commencé à s'intensifier. En 1920, les migrants se sont posés au Sénégal via Marseille. Ayant au départ prévu de continuer jusqu'en Amérique, ils sont montés à bord des navires pour se diriger vers leur destination finale. En cours de route, ils ont garé leurs bateaux à Dakar ou ailleurs sur la côte. Là, ils sont devenus commerçants d'arachide jouant les intermédiaires entre les Français des villes et les paysans sénégalais des zones rurales.


Ils sont finalement restés en Afrique et n'ont jamais gagné l'Amérique. Aujourd'hui, leur nombre varierait entre 15000 et 30000 personnes. «Cette marge est due au fait que sur trois générations successives, il est difficile de faire un décompte exact, explique Mara Leichtman, professeure associée en anthropologie à la Michigan State University. La majorité de ces migrants, qui font partie des dernières générations, ne se sont jamais rendus au Liban.»
Selon la spécialiste, il n'y a pas eu une chaîne migratoire continue. Ainsi, la migration s'est interrompue depuis 1975 et il n'y a presque pas eu de nouveaux arrivés depuis cette date. La raison? C'est un ancien officier du consulat, ayant requis l'anonymat, qui apporte une réponse à la chercheuse: «La communauté libanaise a elle-même demandé aux autorités sénégalaises de refuser les visas aux nouveaux venus lors des années de guerre libanaise. Ils voulaient couper court à toute dissension éventuelle que pourraient apporter ces émigrés fraîchement débarqués d'un pays en conflit. Ils pensaient que les conflits religieux et politiques pourraient donc être importés du Liban.»


Si ces migrants ont adopté cette position, c'est parce que les choses n'ont pas toujours été faciles pour eux. Les archives françaises parlent de tensions interreligieuses qui ont existé au sein de la communauté libanaise aux premiers temps de leur migration. À partir des années 30, une campagne de prévention contre les sentiments de panislamisme et de panarabisme est menée par les colonisateurs, préoccupés par le nombre croissant d'immigrants arabes.
«Les autorités françaises ont alors limité l'utilisation de la langue arabe et interdit les pratiques religieuses libanaises, raconte la chercheuse. Les musulmans libanais n'avaient pas le droit de prier dans les mosquées sénégalaises ou d'étudier dans les madrasas.»
Mais au fil des ans, la situation a évolué, et malgré cette politique, tous les Libanais sans exception ont continué d'entretenir des liens forts avec la France. Ils parlent le français, l'arabe, le wolof et d'autres langues africaines. Certains parlent aussi l'anglais, rapporte Mara Leichtman. Les pressions externes et internes au fil des années ont au contraire renforcé la cohésion entre les migrants. Les frontières religieuses se sont estompées et la communauté s'est unie pour faire face au racisme au Sénégal. En conséquence, les mariages interreligieux sont devenus plus fréquents. Les enfants étudient ensemble au sein des mêmes écoles et les fêtes religieuses musulmanes et chrétiennes sont célébrées invariablement au sein des mosquées et des églises.

 

Un enrichissement culturel
Au-delà de leur entente religieuse, les Libanais du Sénégal mettent en avant leur richesse culturelle à trois visage: une partie sénégalaise (ou africaine), une partie française (ou européenne) et une partie libanaise (ou moyen-orientale). «Ils sont convaincus que, grâce à ces trois civilisations, ils sont devenus idéologiquement plus riches que les autres Libanais et qu'ils ont une mentalité différente », note Mara Leichtman. Elle ajoute que, lors de ses entretiens, un homme d'affaires a estimé que chacune de ces trois identités le constitue à 33%. Il incarne ces différentes cultures comme si sa mère était le Sénégal, son père la France et ses grands-parents le Liban. La chercheuse l'exprime ainsi: «Le Sénégal est sa patrie car il y est né. La France l'a formé et lui a donné les moyens de devenir un intellectuel. Quant à ses racines, elles sont au Liban. De ses valeurs libanaises, il parle de la poésie, du folklore, de la tradition orale, ainsi que de l'histoire du Proche-Orient qu'il a apprise lors de la jeunesse.»
Si, au départ, certains parlaient d'un pourcentage quasiment égal entre les communautés, la situation a complètement changé. Actuellement, la diaspora libanaise du Sénégal est constituée à seulement 5% de chrétiens (tous rites confondus). Les chiites composaient dès le départ la majorité de ces migrants. En 1978, l'Institution Islamique Sociale a ouvert ses portes pour rassembler les fidèles. Le cheikh Abdel Menhem Zein a été envoyé par l'imam Moussa Sadr à Dakar en 1969 pour servir la communauté. Sous ses auspices, l'expansion de la pratique des rites islamiques était devenue de plus en plus une réalité.

 


Remarque : Cet article a été modifié le 29/7/2016 à la demande de Mara Leichtman, afin de corriger des imprécisions.

 

* Mara Leichtman est l'auteure du livre « Shi'i Cosmopolitanisms in Africa : Lebanese Migration and Religious Conversion in Senegal » (Public Cultures of the Middle East and North Africa), éditions Indiana University Press.

Pour mémoire :
Ces Libanais du Sénégal qui ont conquis Paris
http://www.rjliban.com/orient20100517.pdf

Cette page est réalisée en collaboration avec l'Association RJLiban. E-mail : monde@rjliban.com – www.rjliban.com

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