Des manifestants rassemblés devant le port de Beyrouth, le 4 août 2026, six ans après la double explosion meurtrière dans la capitale libanaise. Photo Matthieu Karam/L’Orient-Le Jour
L’avocat Akram Azoury a demandé, dans une lettre datée du 12 août, à l’État libanais de renouveler auprès de la Bulgarie sa demande d’extradition du propriétaire du navire MV Rhosus, Igor Grechushkin. Le vaisseau avait transporté puis déchargé les centaines de tonnes de nitrate d’ammonium ayant explosé au port de Beyrouth le 4 août 2020, un drame qui a ravagé des pans entiers de la capitale et coûté la vie à plus de 235 personnes et blessé plus de 7 000 autres.
L’argument apporté par Me Azoury, qui représente plusieurs victimes du 4-Août, est que la principale justification par la Bulgarie de son refus d’extrader Igor Grechushkin, à savoir l’application de la peine de mort au Liban, n’existe plus depuis que le Parlement libanais a voté la loi sur l’abolition de la peine capitale, mardi.
L’homme, qui fait l’objet d’un mandat d’arrêt depuis 2020, émis par le précédent juge d’instruction dans l’affaire du port de Beyrouth, Fady Sawan, avait été arrêté le 5 septembre 2025 en Bulgarie en vertu d’une notice rouge d’Interpol. Le Liban avait aussitôt préparé un dossier pour demander son extradition, avant de se heurter au refus de la Bulgarie, qui a mis en avant la crainte de le voir condamné à mort.
En octobre 2025, la juge chargée de l’entraide pénale internationale, Myrna Kallas, s’est rendue à deux reprises en Bulgarie pour remettre à la justice de ce pays un engagement écrit du Liban à ne pas prononcer une condamnation à mort contre le propriétaire du navire Rhosus. Entre le Liban et la Bulgarie existe une convention d’extradition, dont une clause stipule que l’État requis (en l’occurrence la Bulgarie) peut refuser une demande d’extradition formulée par l’État requérant (le Liban), à moins que celui-ci ne lui procure des garanties suffisantes assurant que la peine de mort ne sera pas exécutée.
« Introduction d’explosifs au Liban »
De nationalité russo-chypriote, Igor Grechushkin est, selon plusieurs investigations menées par la presse, l’affréteur du Rhosus, et non son propriétaire, qui serait plutôt le magnat chypriote Charalambos Manoli. M. Grechushkin est recherché pour « introduction d’explosifs au Liban, acte terroriste ayant entraîné la mort d’un grand nombre de personnes, et désactivation de machines dans le but de faire couler un navire », avait indiqué le parquet bulgare, dans un communiqué publié le 16 septembre 2025.
Au final, l’extradition n’a jamais eu lieu, la justice bulgare l’ayant ouvertement rejetée le 15 décembre 2025, ainsi que le rappelle la lettre de Me Azoury. Selon l’avocat, le principe de la chose jugée (impossibilité de revenir sur un fait précédemment jugé) ne s’applique à cette décision de la justice bulgare que si la peine de mort est toujours applicable au Liban, ce qui n’est plus le cas depuis le 11 août 2026. « Plus encore, le Liban a dorénavant le droit de demander l’extradition d’Igor Grechushkin de n’importe quel pays, inclus Chypre dont il porte la nationalité, vu que l’argument de la peine capitale a été écarté », poursuit la lettre. L’avocat préconise en outre « d’accélérer la signature du texte de loi et sa publication dans le Journal officiel ».
L’explosion de ce qu’on estime être près de 500 tonnes de nitrate d’ammonium (l’une des plus puissantes explosions non nucléaire au monde) au port de Beyrouth a ravagé des quartiers entiers de la capitale, faisant plus de 300 000 sans-abri au lendemain du drame. Le chargement initial du Rhosus était estimé à 2 750 tonnes de nitrate destinés au Mozambique. En cours de route en 2013, le bateau s’était arrêté au port de Beyrouth afin de décharger des équipements commandés par le ministère de l’Énergie à l’époque. Le navire, dans un état calamiteux, avait été immobilisé dans le port après inspection, et sa cargaison déchargée, stockée sans mesures de sécurité convenables. Le bateau finira par couler quelques années plus tard, avant l’explosion de 2020. Le nitrate d’ammonium stocké dans le hangar numéro 12 avait pris feu le 4 août 2020, ce qui a fini par provoquer l’explosion. Le juge Tarek Bitar, en charge de l’investigation, a clôturé son enquête en mars dernier. Son acte d’accusation n’a toujours pas été publié, six ans après le drame, en attendant le réquisitoire du parquet qui pourrait intervenir dans les prochains mois.



