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Moyen Orient et Monde

Tensions inédites entre Riyad et Téhéran sur la question du hajj

Éclairage

L'Iran a décidé de ne pas envoyer de pèlerins à La Mecque en 2016.

09/06/2016

Les Iraniens ne feront pas le hajj cette année. La nouvelle est tombée le 29 mai dernier. Conséquence directe de la rupture des relations diplomatiques et politiques entre Riyad et Téhéran, survenue en janvier dernier. Le ministre iranien de la Culture, Ali Janati, a fait état d'« entraves » de la part de l'Arabie saoudite, en refusant les conditions sécuritaires exigées, et a ainsi annoncé la décision de l'Iran, inédite, de ne pas envoyer ses ressortissants au pèlerinage de La Mecque en septembre. Ce à quoi a rétorqué le ministre saoudien des Affaires étrangères Adel al-Jubeir que les conditions posées par l'Iran étaient « inacceptables ».

Alors que le groupe État islamique (EI) est en perte de vitesse sur le terrain en Irak et en Syrie, l'antagonisme entre les deux grandes puissances du Golfe, sur fond de tensions sunnito-chiites, est toujours dans une logique de confrontation. La rupture des relations diplomatiques en janvier dernier entre les deux pays a été occasionnée par les manifestations et le saccage des missions diplomatiques saoudiennes en Iran, dont l'ambassade à Téhéran. Les manifestants protestaient contre l'exécution par le régime saoudien d'un opposant et dignitaire religieux chiite, Nemr Bakr el-Nemr, le 2 janvier.

Parce qu'elle ne se situe plus uniquement sur le théâtre politique et diplomatique mais bien sur le ring du religieux, cette nouvelle confrontation entre les deux mastodontes de la région atteint une dimension supplémentaire. « Il est déjà arrivé que les Iraniens ne se rendent pas à La Mecque pour le pèlerinage. Mais que cela soit la conséquence d'une décision unilatérale de Téhéran, c'est inédit », précise David Rigoulet-Roze, enseignant et chercheur rattaché à l'Institut français d'analyse stratégique (Ifas) et rédacteur en chef de la revue Orients stratégiques.

(Pour mémoire : L'Iran n'enverra pas de pèlerins à La Mecque, nouvelle crise avec Riyad)

 

Bousculade géante
Quelques mois après le drame survenu le 24 septembre dernier, lors d'une gigantesque bousculade où 2 300 personnes, dont 464 Iraniens, ont perdu la vie, les autorités iraniennes avaient vivement réagi, accusant Riyad de « maltraiter des pèlerins iraniens ». « Les théories du complot à Téhéran avaient évoqué le fait que ce n'était pas un simple accident et que les Iraniens avaient été spécialement visés », rappelle David Rigoulet-Roze. Des officiels iraniens ont péri, dont l'ancien ambassadeur à Beyrouth Ghadanfar Rokon Abadi. Riyad avait été accusé d'incompétence et de mauvaise gestion de l'organisation du pèlerinage.

Suite à quoi deux rounds de négociations permettant de fixer les conditions du hajj, un en avril dernier et un autre la semaine dernière, ont été organisés. Les délégations iraniennes dépêchées à Riyad ne sont pas parvenues à un accord. La raison officielle invoquée par Téhéran met en avant deux points majeurs. D'une part, les conditions sécuritaires exigées spécifiquement pour les pèlerins iraniens n'ont pas été accordées, et d'autre part, les manifestations chiites généralement tolérées durant le hajj, les « bera'at al-moshrekin » (« se distancier de l'idolâtrie ») n'ont pas été approuvées par les autorités saoudiennes. Ces manifestations organisées par les Iraniens lors du pèlerinage, depuis 1981, ont tout simplement été interdites par Riyad. « C'est la manifestation qui stigmatise les païens et les idolâtres, et c'est l'occasion de critiquer le grand et le petit Satan, autrement dit l'Amérique et Israël. Évidemment, pour les Saoudiens (alliés des États-Unis) c'est toujours un problème », poursuit le chercheur.

Ce ne sera pas la première fois que les Iraniens ne fouleront pas le lieu saint à l'occasion du hajj. Le 31 juillet 1987, une manifestation anti-américaine et anti-israélienne de pèlerins iraniens avait été violemment réprimée par les forces saoudiennes, entraînant officiellement la mort de 402 personnes, dont 275 Iraniens, mais plus vraisemblablement d'un millier de pèlerins dont 600 Iraniens. « Il s'agissait probablement d'une tentative de renversement de la dynastie régnante saoudienne par des pèlerins iraniens, infiltrés par les pasdarans. Après cela, Riyad a interdit le hajj aux Iraniens plusieurs années consécutives et a coupé toute relation avec Téhéran (entre 1987 et 1991) », rapporte David Rigoulet-Roze.

(Lire aussi : Entre sunnites et chiites, les divisions remontent à loin)

 

« Bâtons dans les roues »
Dès la révolution islamique de 1979 en Iran, le pèlerinage est devenu problématique. Les recommandations de l'ayatollah Khomeini pour qui le hajj « a pour but le réveil des musulmans et leur soulèvement dans la voie des intérêts des hommes et des masses opprimées du monde », selon ses propres mots, ne sont pas bien perçues par les autorités saoudiennes. Fin octobre 1986, le roi Fahd d'Arabie s'arroge le titre de « gardien des deux Saintes Mosquées », ou chérif de La Mecque. « Jusqu'à cette date, il n'avait jamais osé prendre ce titre officiel. Il était initialement dévolu aux Hachémites », rappelle le chercheur. Depuis que les Saoudiens sont les gardiens de La Mecque et de Médine, un système de quotas par pays pour l'envoi des pèlerins a été initialisé. Mais une opacité réelle règne sur ce calcul complexe. « Le nombre de pèlerins iraniens baisse régulièrement. Officieusement, les Saoudiens leur mettent des bâtons dans les roues », estime-t-il. Téhéran réclame régulièrement la possibilité d'envoyer quelque 150 mille pèlerins, mais le quota attribué ne dépasserait pas 50 mille pèlerins.

Cette année, un risque de déstabilisation pourrait survenir du côté des pèlerins irakiens. « C'est une nouveauté aujourd'hui. L'Irak est tombé dans l'orbite géopolitique iranienne. Mais comme c'est officiellement un pays arabe, les Saoudiens ne peuvent pas avoir la même attitude avec l'Irak que celle qu'ils peuvent avoir avec l'Iran. Ils ont très peur que les pèlerins chiites irakiens soient infiltrés par des Iraniens. Ce n'est pas reconnu explicitement, car cela supposerait pour les Saoudiens de rendre explicite une défiance vis-à-vis d'un pays arabe », conclut David Rigoulet-Roze.

Condition indispensable pour un règlement des conflits régionaux, la détente des relations entre Riyad et Téhéran apparaît aujourd'hui bien lointaine. Non seulement les deux pays se livrent une véritable lutte pour l'hégémonie régionale et pour le monopole de la légitimité religieuse, mais en plus le conflit est accentué par des luttes de pouvoir internes dans chacune des deux capitales. Si la ligne dure s'impose pour l'instant à Riyad comme à Téhéran, c'est notamment dû à la volonté des pasdarans de contrecarrer les plans d'ouverture du président Rohani, mais aussi à celle du vice-prince héritier saoudien, Mohammad ben Salmane, d'imposer sa vision offensive face à celle de son concurrent, son cousin et prince héritier Mohammad ben Nayef. C'est en partie l'issue de ces deux luttes de pouvoir internes qui déterminera l'avenir des relations entre les deux puissances candidates à l'hégémonie régionale.

 

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M.V.

pourquoi dire La Mecque ,au féminin ...? alors que l'on ne voit que des mec sur les photos...?

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

DITES-NOUS UNE CHOSE SUR LAQUELLE CES DEUX SONT D,ACCORD... SUR RIEN ! MEME ILS SE DISPUTENT SUR LA MONNAIE DONT ILS SONT LES DEUX FACES !!! LOLLLL...

Sabbagha Antoine

La Mecque pour le pèlerinage est donc plus triste que jamais en ce mois de pardon pourtant .

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

On dirait des Mineurs, gamins en sus !

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