Cinéma

Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous

Conférence

Discussions à bâtons rompus entre le réalisateur Nigol Bezjian et l'artiste Akram Zaatari à la suite de la projection à Ashkal Alwan de trois films de l'auteur de « A Road full of Apricots ».

02/06/2016

L'univers de Nigol Bezjian est fait d'exils, de coïncidences et de nostalgie. Le réalisateur syrien, colauréat du Lion d'or à la biennale de Venise en 2015, a assisté à la projection de trois de ses œuvres à la galerie alternative Ashkal Alwan au cœur de l'espace industriel de Jisr el-Wati, avant d'engager une discussion avec Akram Zaatari, créateur et producteur, et le public. A Road full of Apricots, I left my shoes in Istanbul, Thank you ladies and gentlemen ;
dans ces trois films s'entrecroisent avec poésie les destins de voyageurs déracinés.

Rêveries de promeneurs solitaires
Akram Zaatari le fait remarquer d'entrée de jeu : derrière les cheveux longs et les yeux perçants de Nigol Bezjian se cache un voyageur qui ne pose pas ses valises. De racines arméniennes, né à Alep, en Syrie, habitant Beyrouth puis Boston, étudiant à UCLA et réalisateur indépendant, il nourrit ses œuvres de ses quêtes et des histoires qu'il rencontre au fil de son errance. « Je crois que la clef pour s'éprendre d'une ville, c'est de la parcourir à pied », déclare-t-il ; et il dépeint dans Road full of Apricots une Beyrouth peuplée de maisons fantômes, d'escaliers dérobés encadrés de gardénias, de volutes de chicha qui se mêlent au vent de la mer et déclenchent chez la protagoniste un flot de souvenirs et de pensées où le familier et l'étranger se confondent. Tous les personnages de Nigol Bezjian sont à son image, voyageurs ou fugitifs : l'itinéraire d'une femme revenant au Liban après la guerre civile, d'un Arménien Libanais qui décide de découvrir Istanbul, ou le quotidien des réfugiés syriens habitant dans la Békaa. L'émigration, l'exil, la transportation, la déportation, le mouvement, qu'ils soient des hommes ou de leurs pensées. « Quand j'étais loin du Liban pendant la guerre civile, je voulais faire vivre mes souvenirs et j'ai recréé un nouvel Orient dans ma tête ; je crois que c'est ce qui m'a rendu si détaché de moi-même. » Cette mémoire est au cœur des vies des exilés : mémoires de lieux qu'ils n'ont jamais connus pour les Arméniens loin d'Istanbul, mémoire de terres qu'ils ne connaîtront plus pour les réfugiés syriens contemplant les montagnes de la Békaa.

Ennemis amers, amants transis
La filmographie de Nigol Bezjian est également celle des murs, construits pour séparer les Arméniens des Turcs, pour protéger des souvenirs d'enfance auxquels on se raccroche pour ne pas se perdre, pour se dérober aux regards de l'autre. Lorsque Akram Zaatari lui demande comment Arméniens et Turcs se connaissent si intimement, le réalisateur répond simplement : « Vous savez, je crois que les personnes qui se connaissent le mieux sont les ennemis amers, pas les amants transis. » « Je n'ai aucune colère contre la Turquie, le pardon est essentiel pour avancer », ajoute-t-il. La colère désabusée, on la sent parfois poindre dans les rituels sacrés et les rites quotidiens des réfugiés syriens de Thank you ladies and gentlemen, qui dépeint une de leurs journées de l'aube au crépuscule. Nigol Bezjian remarque avec découragement qu'« au fil des années et de l'histoire, ce sont toujours les mêmes camps, arméniens, palestiniens, syriens. Il n'y a que les histoires des réfugiés qui changent ». Des dizaines d'enfants et de vieillards défilent devant sa caméra et lisent une lettre écrite par le réalisateur, qui remercie des visages étrangers, et leur décrit leur quotidien, « en équilibre à la frontière de la vie et de ce monde ».

Créer, c'est vivre deux fois
En mêlant si intimement sa propre expérience et nostalgie à celle des itinéraires de ses personnages, Nigol Bezjian voyage à l'infini. Son détachement émotionnel fait écho à son indépendance en tant que réalisateur, saluée par Akram Zaatari : autrefois employé à la chaîne de TV du Futur, il n'écrit plus de scénarios, mais part d'une idée et la laisse dériver, créant son propre système et sa propre philosophie, détachée des contraintes de financements et de délais. Lorsqu'on lui demande comment lui viennent ses idées poétiques et écorchées, il laisse son regard dériver sur le public, et sourit : « Je ne sais pas, ça me vient souvent la nuit. Par hasard. »

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