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Moyen Orient et Monde

Les chrétiens d’Algérie, une présence sous surveillance

Reportage

Alors que la liberté du culte est garantie par la Constitution, être chrétien algérien converti, c'est entrer dans la clandestinité.

12/04/2016

Pour atteindre la basilique Notre-Dame d'Afrique, perchée sur un promontoire surplombant la baie incurvée d'Alger, il faut se rendre à Bab el-Oued, un quartier populaire de la ville qui symbolise le vieux Alger. Dans les dédales de ce lieu pittoresque, l'édifice s'impose par sa splendeur et son architecture de 1872, œuvre du Français Jean-Eugène Fromageau. Sur l'esplanade du lieu de culte, des adolescents tapent dans le ballon, des riverains sommeillent sous les arbres, tandis que d'autres errent, le regard rivé sur la baie en contrebas. À l'abri du regard des badauds, un véhicule de la gendarmerie veille. À la messe de 18 heures, ce lundi, il n'y a pas foule. Seuls quatre fidèles ont répondu à l'appel. Ils prient en chœur et en français.

Gare au prosélytisme !
Si, dans la basilique, les fidèles ne sont pas très bavards, l'évêque jésuite de Constantine a néanmoins bien voulu répondre à nos questions sur les pratiques du culte chrétien. Paul Desfarges, franco-algérien, assure que « la majorité des catholiques étant d'origine étrangère, ils ont une certaine liberté de culte, ce qui n'est pas le cas des convertis qui doivent cacher leur foi chrétienne ». Car, en Algérie, le prosélytisme est un délit passible d'une amende, voire d'une peine de prison. C'est ce qui est arrivé à Ibouène Mohammad, qui a été dénoncé par un collègue de travail qui l'accusait de vouloir le convertir. Ibouène a donc écopé d'une amende exorbitante de 100 000 dinars (1 000 euros, une fortune en Algérie).

Depuis le 28 février 2006, une ordonnance liberticide réglemente et sanctionne tout prosélytisme. Cette ordonnance prévoit une peine d'emprisonnement de 2 à 5 ans de prison et de 500 000 à 1 million de dinars d'amende pour ceux qui commettent un acte de prosélytisme. De même, il est interdit de faire une collecte ou de recevoir des dons sans autorisation des autorités (emprisonnement de 1 à 3 ans et amende de 100 000 à 300 000 dinars). L'évêque relativise les sanctions de l'ordonnance et ménage l'État tout en pointant du doigt « la communauté dans laquelle vit le converti. Ici, les fidèles convertis restent discrets. Souvent, la famille n'est même pas au courant ».

Mais, en Algérie, la liberté du culte est garantie par la Constitution, même si son application demeure difficile depuis la décennie noire durant laquelle les islamistes ont commis les pires atrocités. Dans le même temps, il faut souligner que la loi de 2006 est intervenue dans un contexte politique particulier et vise notamment à faire face aux tentatives d'évangélisation entreprises au sein de la société algérienne.

(Pour mémoire : "Il n'est pas permis de célébrer Noël, ni le Nouvel An du calendrier grégorien. Ce ne sont pas nos fêtes")

 

La décennie noire, un coup dur aux chrétiens
Durant la décennie noire des années 1990, les Algériens ont été victimes en masse d'actes de barbarie et de terrorisme. Cette période tragique hante les esprits, elle n'a pas épargné les chrétiens. Par exemple, l'épisode des moines de Tibhirine est un drame qui a durement affecté la communauté. Pour rappel, dans la nuit du 26 mars 1996, sept moines du monastère trappiste sont enlevés puis exécutés. Ce massacre, revendiqué par le GIA (Groupe islamique armé), sonne le glas d'une vie paisible pour les chrétiens durant ces années de terrorisme extrême.

Être chrétien algérien converti, c'est entrer en clandestinité. Et pourtant, en Kabylie, un phénomène a pris de l'ampleur : les églises évangélistes attirent par centaines des citoyens qui se convertissent parfois pour marquer leur différence vis-à-vis d'une société arabe à laquelle ils ne se sentent pas appartenir. C'est dans cet esprit d'ailleurs, qu'en août 2013, durant le ramadan, un groupe d'individus se proclamant laïc et majoritairement berbère a tenu au nez et à la barbe des autorités un déjeuner symbolique en plein Tizi Ouzou. La réponse à cette défiance lancée au nom de la démocratie n'a pas tardé à arriver : le lendemain, les partis islamistes ont organisé un « ftour » collectif (le dîner traditionnel les soirs du mois du ramadan, marquant la rupture du jeûne). La Kabylie est la région qui concentre le plus grand nombre de chrétiens convertis. Depuis le printemps berbère du 20 avril 1980, les Kabyles se sont un peu plus distingués de leurs compatriotes et s'opposent aux autorités en réclamant leur identité et leur culture (à travers la langue tamazight et les traditions berbères).

Les persécutions envers les minorités ne datent pas d'hier et une exposition en hommage à Charles de Foucault trace la vie de cet ermite installé à Tamanrasset. Il fut exécuté sauvagement dans son campement à cause de la trahison d'un ami touareg qui le « vendit » à des « pillards » venus de Tripoli, en Libye.
La basilique Notre-Dame d'Afrique lui rend hommage dans ses galeries. Derrière l'autel un message conciliateur : « Notre-Dame d'Afrique, priez pour nous et pour les musulmans. » Message certes suranné, mais qui aurait sans doute toute sa résonance aujourd'hui. Il s'adresse aux frères musulmans et sonne comme une exhortation à la fraternité dans un environnement qui pourrait devenir hostile à tout moment tant les tensions intercommunautaires sont exacerbées dans le monde.

 

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PARTOUT LES DEUX FACES DE LA MEME MONNAIE... SEUL JESUS A PRECHE L,AMOUR DU PROCHAIN...

Gebran Eid

C'EST INCROYABLE, ACCUSÉ DE VOULOIR, IL N'EST MÊME PAS ARRIVÉ À SON BUT ! DONC L'ALGÉRIE ÉGALE À L'IRAN ET L'ARABIE SAOUDITE.

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