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Liban

« La marginalisation des réfugiés syriens, un facteur de déstabilisation sécuritaire », met en garde Nadim Houry

Interview

« Qu'attend donc le Liban pour mettre en place une stratégie rationnelle et efficace pour les réfugiés syriens au Liban », demande le directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. Cette stratégie réclamée par les bailleurs de fonds bénéficierait pourtant aussi aux communautés locales.

01/02/2016

Le 12 janvier dernier, un an après l'adoption par les autorités libanaises d'une réglementation plus restrictive sur le droit de séjour des réfugiés syriens au Liban, Human Rights Watch épinglait les autorités libanaises dans un rapport intitulé Je voulais juste être traité comme un être humain : comment la réglementation du droit de séjour au Liban facilite les abus à l'encontre des réfugiés syriens. Retour donc sur ce rapport qui a provoqué l'ire des autorités libanaises, avec le directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch, Nadim Houry.

Des réfugiés poussés vers l'illégalité
En janvier 2015, le gouvernement libanais a pris deux mesures. Il a d'abord exigé que les réfugiés syriens soient munis de visas d'entrée, interdisant formellement au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) d'enregistrer les nouveaux arrivants, autrement dit de leur donner le statut de réfugiés. Il a aussi drastiquement durci les conditions de renouvellement des permis de séjour des réfugiés se trouvant au Liban avant janvier 2015.
« C'est sur l'impact de cette deuxième mesure qu'est axé le rapport de HRW », souligne M. Houry. Une mesure qui touche deux catégories de réfugiés syriens, comme il l'explique : ceux déjà enregistrés au HCR doivent être munis d'une attestation de logement délivrée par le moukhtar et sont tenus de payer à la Sûreté générale 200 dollars annuels par personne de plus de 15 ans, pour le renouvellement de leur permis de séjour, sans compter les frais de moukhtar, de 50 à 60 dollars par dossier. Ils doivent aussi s'engager par écrit à ne pas travailler. Quant à ceux qui ne sont pas enregistrés auprès du HCR, ils doivent, en plus des autres conditions, être sponsorisés par un citoyen libanais.

« Cette mesure, appliquée de manière arbitraire, est un moyen de pression à l'encontre des réfugiés. Elle ouvre la voie aux abus, sans pour autant autoriser ces réfugiés à travailler », constate le représentant de HRW, se basant non seulement sur les témoignages de 40 familles syriennes interviewées par l'organisation, mais sur les observations des associations avec lesquelles elle coopère. Il précise que de nombreux réfugiés, principalement des hommes, quoique enregistrés auprès du HCR, ont été contraints par la SG à se trouver un garant libanais. « D'autres ont été sollicités par la SG pour devenir informateurs », révèle encore Nadim Houry. Le militant dénonce ferme ce « commerce de sponsor : des Libanais réclament entre 700 et 1 500 dollars rien que pour sponsoriser les réfugiés syriens », déplore-t-il. Sans compter que certains sponsors abusent autrement des réfugiés, abus sexuels envers les mères de familles seules, travail forcé, exploitation, menaces...


(Lire aussi : Des tentes qui s'envolent et de la boue jusqu'aux genoux... Le calvaire des réfugiés syriens)

 

Interdits de travail, de plus en plus vulnérables
Conséquence des mesures prises par les autorités, « la majorité des réfugiés syriens (entre 60 et 80 %, selon les ONG travaillant sur le terrain) n'ont pas réussi à renouveler leur permis de séjour », assure M. Houry. Toutefois, aucune statistique officielle ne peut confirmer cette constatation, la SG refusant de communiquer le moindre chiffre, selon le responsable. « Deux cents dollars par membre de famille pour la SG, sans compter les frais de dossiers, est une somme bien trop importante pour ces familles qui vivent dans une grande misère », estime-t-il. Se basant sur une étude menée par les Nations unies en 2015, l'activiste souligne que 90 % des réfugiés syriens présents au Liban après 5 ans de guerre sont endettés et 70 % vivent en deçà du seuil de pauvreté. « Ils n'ont donc pas les ressources nécessaires pour financer leur séjour, car interdits de travail. »

C'est là où se situe la critique de HRW à l'égard des autorités libanaises : « En perdant son statut légal, un réfugié devient de plus en plus vulnérable, car il peut être arrêté à tout moment », observe Nadim Houry. Si, par l'adoption de ces mesures, les autorités ambitionnent de décourager les ressortissants syriens de rester au Liban, dans la pratique, les choses sont tout autres. « Les réfugiés syriens préfèrent rester au Liban, quitte à vivre enfermés dans la clandestinité, et envoyer leurs enfants travailler avec les risques d'exploitation que cela implique, plutôt que de prendre le risque de retourner en Syrie », dit-il. Et d'expliquer qu'une grande partie des réfugiés syriens du Liban viennent de régions comme Homs, le rif de Damas, des régions où le conflit se poursuit. « D'autres risquent la persécution chez eux et craignent donc d'y retourner. » Quant à l'option de départ vers des pays tiers comme l'Europe via la Turquie, « elle est hors de portée des familles syriennes du Liban qui ont épuisé leurs économies ».

Autre conséquence de ces mesures, une grande partie des petits réfugiés syriens n'est pas scolarisée. « Sur 400 000 enfants en âge d'aller à l'école, seulement 170 000 sont actuellement scolarisés dans l'éducation formelle », déplore M. Houry. D'une part, nombre d'établissements scolaires refusent les enfants dont les papiers ne sont pas en règle. D'autre part, se pose la question du transport scolaire. « Les parents craignent d'être attrapés par les forces de l'ordre en accompagnant leurs enfants à l'école. Ils évitent alors de les scolariser », explique-t-il.
Le pire est que « les personnes victimes de toutes ces formes d'abus ne peuvent se plaindre aux autorités, de peur d'être emprisonnées, ce qui les marginalise encore plus », indique le représentant d'HRW. Résultat, les réfugiés syriens du Liban sont aujourd'hui « coincés » et continuent de « s'enfoncer dans la misère », tous les jours un peu plus.

 

(Pour mémoire : Human Rights Watch tance le gouvernement libanais, Beyrouth réplique vertement)

 

Un système de corruption lié au sponsor
Au-delà des conséquences directes des mesures prises par les autorités libanaises sur les réfugiés syriens, Nadim Houry dénonce « le système de corruption » créé par ces mesures, qui a permis « l'émergence d'une catégorie de courtiers » pour assurer des garants libanais aux réfugiés syriens.

L'activiste ne peut qu'observer également « les dangers de la marginalisation de centaines de milliers de réfugiés ». « À l'heure où la situation du Liban est très précaire, cela risque de devenir un facteur de déstabilisation, sécuritaire notamment, certains réfugiés devenant trop pauvres pour résister aux appels à rejoindre les groupes terroristes islamistes », assure-t-il.
« Dans ce cadre, quelle est la stratégie des autorités libanaises pour trouver des solutions concrètes et rationnelles, autrement dit pour soutenir les réfugiés syriens en leur permettant d'effectuer de petits boulots et contribuer à la fois au développement des communautés d'accueil? » demande Nadim Houry. « Par la politique du découragement et de la perte du statut légal, l'État n'est-il pas en train de pousser ces groupes vulnérables à être utilisés et exploités par des organisations terroristes, sous prétexte d'empêcher leur implantation, alors que nous savons pertinemment que les réfugiés syriens rentreront chez eux aussitôt le conflit syrien terminé ? » demande-t-il encore.

« Hors de la légitime question sécuritaire et de la grande générosité de l'État et des Libanais qui ont accueilli les réfugiés syriens, les autorités libanaises apportent les mauvaises solutions à de vrais problèmes », martèle l'activiste. D'autant que la communauté internationale, consciente du fait que le conflit syrien ne va pas prendre fin dans l'immédiat, cherche aujourd'hui par tous les moyens à soutenir le développement durable dans des pays comme le Liban, la Jordanie ou la Turquie, et à contenir les flux migratoires vers l'Europe. Et comme toujours, le Liban « par sa politique de l'autruche et son discours populiste » risque fort bien de ne récolter que des miettes, s'il ne met pas en place la stratégie attendue par les bailleurs de fonds.

 

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Halim Abou Chacra

M Houry, cessons de faire de la littérature. Avez-vous jamais eu le souci de trouver le meileur moyen de rapatrier les réfugiés syriens, ce qui est l'unique garantie de leur non-marginalisation ?

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

AVANT DE VOUS FAIRE DE LA BILE ET DE LA CHAUFFER POUR LA MARGINALISATION DES REFUGIÉS SYRIENS... PARLEZ PLUTÔT DE LA MARGINALISATION DES CHRÉTIENS DANS LE PAYS...

lila

Le Liban ne fait que 10 452km2. Il n'a ni l'espace ni la capacité ni la structure adéquate pour accueillir efficacement les réfugiés. Quant aux Palestiniens, ils ont été accueillis comme un fait accompli. Ils ne veulent pas devenir Libanais et veulent rentrer chez eux. Ils étaient aussi en partie, responsables de la guerre de 75-90. La bonté de coeur du Liban lui coûté cher, et continue de lui coûter cher tous les jours... le Liban est d'une naïveté à faire pleurer, contrairement aux pays arabes qui n'ont jamais cillé ou faibli devant ce cas humanitaire, ou d'autres cas humanitaires,, qui n'ont jamais tendu la main, alors qu'ils en ont et les moyens et l'espace pour les accueillir et les intégrer chez eux.

NAUFAL SORAYA

Cher Monsieur Houry: Le seul moyen de stopper la déstabilisation sécuritaire est que les réfugiés rentrent chez eux!

A L'Orient-Le Jour: C'est dommage de continuer à trouver dans vos colonnes des interventions d'une personne qui ne fait que critiquer le Liban, avec tout ce qu'il a fait (et continue de faire) comme sacrifices pour le bien-être des réfugiés...

HABIBI FRANCAIS

quand on voit comment les libanais ont traite pendant 65 ans les refugies palestiniens,il n y a rien de surprenant a voir ce qui se passe avec les refugies syriens....

lila

Quelqu'un m'expliquera un jour comment ces personnes peuvent se rendre chez eux en visiteurs pour revenir ensuite vivre au Liban et profiter des aides humanitaires qui leurs sont accordées de par leur statut.

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